Rentrée littéraire : La fashion week des libraires

Romance érotique : “Nous sommes dans une littérature photoshopée”

Antoine Oury - 15.03.2017

Interview - Camille Emmanuelle - littérature érotique - romance érotique


Journaliste et auteure spécialisée dans les questions de sexualité, Camille Emmanuelle s'est retrouvée à écrire des romances érotiques, celles qui fleurissent sur les tables des libraires et dans les tops Amazon. Elle a découvert un monde de clichés et d'images éculées, qui ont peu à voir avec la littérature du cul : Camille Emmanuelle publie un pamphlet pour dénoncer un genre simpliste, qui doit évoluer pour ne pas devenir encore plus stupide... ou dangereux.

 

(ActuaLitté, CC BY SA 2.0)

 

 

ActuaLitté : Comment s'est déroulée votre entrée dans l'univers de la romance érotique ?

 

Camille Emmanuelle : Je suis pigiste, journaliste, un peu auteure, mes revenus ne sont pas vraiment réguliers et j'essaye d'y remédier. J'avais écrit des nouvelles pornographiques pour La Musardine, et j'avais adoré le faire. Une copine m'avait aiguillé sur une maison d'édition de livres type Harlequin qui cherchait de nouveaux auteurs. Après un test, pour lequel je devais écrire une scène de rencontre et une scène de sexe, je me retrouve avec de nombreuses corrections : je décrivais une femme qui se masturbait devant un homme. D'emblée, on m'a dit : « Cela ne se fait pas. » En 2014, on me dit ça. À l'inverse, La Musardine avait un credo de liberté absolue, avec pour seule règle : « Il faut que ça fasse bander, il faut que ça fasse mouiller. »

 

Ils m'ont embauché, à la condition d'écrire sous un pseudo qui pouvait être repris par la maison en cas de fin de la collaboration : on m'a écrit une biographie d'auteure américaine, je devais produire deux sagas de 6 tomes au rythme d'un court roman [environ 80 pages] par mois, voire deux par mois l'été, car la consommation des lectrices est plus soutenue au cours de cette période.

 

Au départ, j'étais plutôt contente : on me paye pour écrire. Qui plus est, je touchais un à-valoir de 1500 € par livre, soit 1500 € par mois. D'ailleurs, en mai 2016, les à-valoir ont été amortis, et j'ai touché 5000 € de droits d'auteur, ce qui signifie que les livres se sont très bien vendus puisque les 1500 € X 12 ont déjà été récupérés par l'éditeur. Pour des livres vendus 4 € et des poussières, cela s'est très bien vendu. Et les contrats étaient très bien faits, je ne me suis pas fait avoir par cette petite maison d'édition qui se fait tout de même beaucoup d'argent. Mais ces sommes m'ont motivée pour publier ce pamphlet, même si, quelque part, on pourra dire que je mords la main qui m'a nourrie.

 

Dans votre livre, vous évoquez un véritable système stalinien d'édition...

 

Camille Emmanuelle : En effet, c'est un système dans lequel l'éditeur maîtrise aussi bien le fond que la forme.

 

J'étais d'accord pour écrire de la littérature de genre et je savais qu'il s'agissait de romances érotiques, j'avais lu 50 Nuances, Beautiful Bastards et quelques autres titres pour me renseigner sur le genre. Mais j'ai réalisé, au fil de l'écriture des livres, que nous n'étions pas dans quelque chose de si innocent que ça. On me demandait vraiment de prendre des lectrices pour des imbéciles, des gamines, des clientes, et pas des lectrices.

 

En tant que féministe, par ailleurs, il devenait extrêmement compliqué pour moi de répéter que l'homme doit être dominant, blanc, ultra-riche, un peu sombre et inquiétant mais en même temps hyper romantique... La fille, elle, se sent jolie mais c'est grâce à l'homme qu'elle réalise qu'elle est belle, elle prend du plaisir pour la première fois avec ce milliardaire, ils ne baisent que dans des draps en soie, des jets privés et des hôtels 5 étoiles. Répéter ces schémas sur 12 romans, c'est insupportable.

 

Évidemment, les lectrices ne sont pas dupes : elles savent qu'elles téléchargent des histoires de milliardaires, mais je ne sais pas si elles se rendent compte à quel point c'est formaté par des gens qui se font de l'argent en servant une littérature prémâchée voire prédigérée.

 

Camille Emmanuelle (© Guillaume Landry)

 

 

En tant qu'auteure, la situation était-elle difficile à vivre ?

 

Camille Emmanuelle : Il n'y avait rien de préjudiciable dans mon contrat, au niveau juridique, car j'étais une prestataire, à part le fait qu'ils m'envoient 12.000 mails de corrections pour caractériser les faits et gestes des personnages (« dit-elle en rougissant », « la regarda d'un air étonné ») ou encore me rappeler de vérifier chaque faits et gestes, de la distance entre deux villes aux prix des hôtels à Miami.

 

Je ne me suis pas sentie exploitée, même si j'avais cette impression d'être une prolétaire de la littérature érotique. J'ai discuté avec d'autres auteurs qui vivaient exactement la même chose : elles sont des femmes de 45 ans qui vivent à la campagne, et on les présente dans leur biographie comme de jeunes filles de 25 ans qui vivent à Los Angeles ! J'ai eu quelques réunions avec les éditeurs, énormément de mails, mais jamais de téléphone. Écrire deux livres par mois, l'été, relevait par contre d'une cadence effrénée. À la fin, j'écrivais 5 chapitres en 5 jours, mais je ne me relisais même plus, car je savais que je serais énormément relue et corrigée.

 

Le travail éditorial est au niveau zéro, car il est automatique, mais en même temps, il est fait avec un grand soin...

 

Camille Emmanuelle : Oui, parce qu'il faut que le texte soit lisse, packagé, le travail d'édition n'est pas fait pour rendre le texte meilleur. On critique beaucoup, depuis quelques années, l'utilisation de Photoshop dans les magazines, ces corps lissés, mais là nous sommes face à une littérature Photoshoppée, dans laquelle on relit tout pour que pas un seul poil ne dépasse du string de la jeune étudiante ingénue.

 

L'éditrice recadre sans arrêt votre imaginaire, votre écriture, mais d'où lui viennent ces modèles, ces schémas qu'elle impose ?

 

Camille Emmanuelle : Du marketing, directement : ils ont simplement appliqué les outils du marketing à la romance érotique. J'ai travaillé à un moment donné dans la communication, et je connais ces outils : on profile le consommateur, on estime qu'il ne comprendra pas tel ou tel élément dans une campagne de pub, qu'il faut rester terre-à-terre et simpliste... Il suffit de regarder la production publicitaire pour les comparer : on fait la promotion de la femme jeune, blanche, mince, musclée, élégante, discrète... La presse féminine, aussi, n'est faite que de ce personnage.

 

Mon coup de gueule, c'est que lorsque c'est dans Vogue ou Elle, nous sommes habitué.e.s, à la limite, à ce personnage. Cette fois, il s'agit de littérature érotique, quand même ! Ils sont en train, dans les rayons des librairies et sur Internet, de prendre toute la place de la littérature érotique. Aujourd'hui, on tape « littérature érotique » sur Google, on tombe sur Anna Todd. Et pas sur Françoise Rey, ou Anaïs Nin ou même des auteures contemporaines comme Octavie Delvaux. Plein de gens pensent que la littérature érotique, c'est EL James et Anna Todd.

 

Comme vous l'expliquez, 50 Shades, a posteriori, semble presque hyper subversif en raison de son côté « SM » ?

 

Camille Emmanuelle : Bien sûr, car j'ai écrit des petits frères et des petites soeurs de Fifty Shades : on ne mettait pas de SM, déjà, pour que ça ne ressemble pas trop à Fifty Shades, mais même dans les positions sexuelles, la description de leur rencontre, des jeux de pouvoirs entre l'homme et la femme dans les romances que j'ai écrites, j'étais encore plus soft que Fifty Shades.

 

Est-il possible de mettre quelque chose de soi, comme un écrivain, dans ce type de romans ?

 

Camille Emmanuelle : Comme je l'ai expliqué, il y a eu une sorte d'entretien, assez long, fait de tests, comme dans une grande société, avant de travailler vraiment sur les romans. Le début de l'écriture du premier roman a aussi été celui d'une histoire d'amour avec l'homme qui est aujourd'hui mon mari. Nous nous sommes mariés après 6 mois de relation, à Las Vegas... Pour le coup, c'est une histoire d'amour très rapide, je ne m'y attendais pas. Tout ce qui est le côté sentimental, romantique, même si c'est un peu conte de fées dans ce type de romance, les clichés du coeur qui bat plus vite, de la personne que l'on rencontre sans s'y attendre, ces clichés que l'on peut vivre quand même, après tout, j'y mettais du mien en les écrivant.

 

Le côté histoire d'amour ne me dérange pas : j'en ai lu énormément, y compris du XIXe et du XXe siècle, j'aime beaucoup la littérature féminine amoureuse, je suis aussi une sentimentale.

 

 

Là, ce que je dénonce, c'est le cadre dans lequel se passent systématiquement ces histoires d'amour, celui de l'ultra-luxe et de la thune : il n'y a pas une histoire sans Louboutin, sac Chanel et hôtel en Tanzanie. Pour moi c'est compliqué de mettre en permanence ce décor derrière l'amour. D'autant plus que ce décor est considéré comme glamour selon les canons de la presse féminine et du marketing et que le sexe est toujours propre. Nous avons là le genre d'héroïne qui, lorsqu'elle picole, est pompette, jamais bourrée.On véhicule, avec de type d'ouvrages, ceux qui les écrivent, les éditent et les lisent, des stéréotypes de genres, entre les hommes et les femmes, une image de la femme, élégante, douce, romantique, sentimentale, et exclusivement cela. Elles ne jurent pas, ne se cassent pas la gueule...

 

Pourquoi pas, sauf que selon moi, la littérature en général et la littérature érotique, c'est un espace où l'on peut sortir de ces stéréotypes qu'on nous balance déjà dans la société. La littérature érotique, ce sont des personnages qui sont peu familiers, comme dans Baise-moi de Despentes, même si ce n'est pas un livre érotique, Putain de Nelly Arcand ou Histoire d'O : des filles parfois naïves, parfois dominatrices, mais surtout une écriture avec beaucoup de tensions et de violences... Si l'on regarde les sagas que j'ai signéessu au début et à la fin, la jeune fille a simplement appris quelle était sa valeur grâce à un milliardaire.

 

Le plaisir que je prends à lire de la littérature érotique et pornographique, c'est notamment d'avoir des personnages féminins - pas forcément trash, punk ou rock'n'roll - mais des personnages qui ont différents moi et qui m'apportent une autre vision de la féminité, et de ce que c'est que d'être une femme qui jouit. Et là, la femme qui jouit elle me fait chier, mes héroïnes elles jouissent comme des gamines... Quand des 18-25 ans lisent ce type de romans, elles lisent qu'on jouit par pénétration au bout de 4 minutes, ça ne se passe pas que comme cela un orgasme.

 

Cette écriture dénuée de tout élément subversif a-t-elle fini par contaminer votre propre écriture ?

 

Camille Emmanuelle : Je n'ai pas écrit de fiction depuis. Au milieu de l'année, après avoir écrit toute une saga, j'ai eu un peu peur : j'écrivais des articles pour Brain ou L'Obs, mais je me suis dit que j'allais avoir du mal à écrire autrement. Je ne pourrais plus écrire « bander », mais « sentir une excitation sous son pantalon - Hugo Boss, évidemment ».

 

J'ai fait un petit test à ce moment-là, j'ai réécrit une nouvelle porno pour La Musardine, dans Osez 20 histoires de coup de foudre sexuel, et j'ai pris énormément de plaisir à écrire cette nouvelle. C'est l'histoire d'un escort qui rencontre une escorte dans un hôtel, mais tous deux ignorent leur activité. Et leur relation sexuelle se fait hors du cadre habituel, dans une grande liberté. Pour cette nouvelle, j'ai pu écrire « sperme », décrire comment la fille mouillait... Ce n'est pas tant pour l'explicite des mots - même si cela compte - que pour l'attitude des personnages. Dans les romances érotiques, l'homme bande tout le temps, il n'est jamais faible, or, je trouve que le passage de la puissance à la fragilité est aussi excitant dans l'acte sexuel, le fait que l'on enlève son masque social. Quand j'écrivais les passages érotiques dans ces romances, le fait que la personnalité et l'attitude sexuelles de ces personnages ne bougent pas, c'est difficile à écrire.

 

Ces livres érotiques ne seraient-ils pas le pendant féminin du porno pour les hommes, qui pourrait focaliser sur des schémas de sexualité biaisés, restreints ?

 

Camille Emmanuelle : Je pense qu'il y a effectivement une influence. Le porno en soi n'est pas critiquable, je trouve, surtout qu'il y a des pornographies, et pas un porno : depuis 10 ans, il y a pas mal de pornos alternatifs ou amateurs ou féministes qui se font. On peut voir du porno différent aujourd'hui.

 

On critique, et je pense à juste titre, l'accès gratuit, quotidien et sans limites, à ces vidéo pornos sur les Tubes et leur influence sur la fantasmatique, sur les jeunes et leur sexualité. Il n'y a jamais eu d'études précises là-dessus, et c'est bien dommage.

 

Ces propos sont souvent tenus à des fins militantes, pour réclamer l'interdiction du porno, mais je pense en effet qu'il y a un impact, mais nous ne l'avons pas encore mesuré. Pour être tout à fait honnête, il y a certaines périodes dans ma vie où j'ai regardé beaucoup de porno, et cela a eu un impact, c'est sûr, sur mes fantasmes. D'ailleurs, au moment où j'ai arrêté d'en regarder, mes fantasmes étaient différents.Par rapport à cette littérature, il serait étrange de penser qu'une lectrice de 25 ou 40 ans qui lit une ou deux romances par mois - et qui ne lit souvent que ça, car il s'agit la plupart du temps d'une littérature que l'on consomme exclusivement - ne sera pas influencée par ces lectures.

 

Mon livre porte essentiellement sur la production, pas sur la réception, mais cette question vaut la peine d'être posée. D'ailleurs, une étude récente a été faite, psycho-sociale, selon laquelle les lectrices de 50 Nuances avaient intégré des codes de sexisme.

 

Ce que véhiculent finalement ces romances érotiques, c'est une image de la femme soumise à l'homme ?

 

Camille Emmanuelle : C'est assez malin pour ça, car il y a un vernis contemporain sur ces récits au message très archaïque. On n'est pas non plus dans le bouquin américain des années 40 et 50 avec la femme au foyer : dans son attitude, l'héroïne ne se laisse pas trop faire, son rêve n'est quand même pas de rencontrer un médecin veuf comme dans les livres Harlequin, il y a quelques années. On est sur une jeune fille qui veut avoir une vie professionnelle, par exemple. Ils sont quand même un peu adaptés aux codes post-révolution sexuelle et post-féminisme. Mais cette image reste malgré tout hyper réac.

 

Que faut-il, dans ce cas, pour faire un bon récit érotique ?

 

Camille Emmanuelle : Il faut poser la question à Stéphane Rose, directeur de collection de la série Osez... à La Musardine, mais pour avoir pas mal discuté avec lui, je peux dire qu'il faut que ce soit excitant, qu'on évite les clichés, les métaphores... Mais il faut qu'il y ait une histoire, pas qu'il s'agisse d'une simple description crue de l'acte sexuel. Il faut des personnages que l'on n'ait pas trop lu auparavant, une originalité... Ce qui, en soi, fait partie des critères de chaque maison d'édition ! Et là, c'était l'inverse dans les romans érotiques que j'écrivais : c'est une littérature de reconnaissance, dans laquelle il ne faut pas de surprises.

 

Si l'érotique a été phagocyté par cette littérature lisse, cela signifie-t-il qu'il faut chercher dans le hardcore pour trouver de bons textes ?

 

Camille Emmanuelle : Effectivement, la romance érotique a bouffé le rayon littérature érotique. Mais la différence entre littérature érotique et littérature pornographique est assez floue : ce qui est pornographique pour l'un est érotique pour l'autre... Si les 3/4 des scènes sont des scènes de sexe, pour moi c'est de la littérature pornographique. S'il y a une histoire et que, au sein de ces histoires, il y a des scènes de sexe, pour moi c'est de l'érotique, c'est comme cela que je les distingue.

 

Mais, aujourd'hui, lire un poème d'Apollinaire, c'était pornographique à l'époque, mais aujourd'hui, c'est érotique, même si c'est cru. Sade, cela reste pornographique. Anaïs Nin, à l'époque c'était considéré comme pornographique, aujourd'hui, je considère cela comme de l'érotique. Esparbec, par exemple, c'est clairement pornographique. Le temps modifie aussi les perceptions de ces textes.

 

Avez-vous l'impression qu'il y a aujourd'hui plus de limites dans ce que les éditeurs se permettent de publier ?

 

Camille Emmanuelle : Au début, l'arrivée du mommy porn, de la romance érotique, de la new romance, j'ai pris ça pour une bonne nouvelle, même si je trouvais que c'était écrit avec les pieds.

 

Je trouve qu'en fait, ce n'est pas une bonne nouvelle, cela a pris la place dans les rayons de la littérature érotique, et la seule bonne nouvelle, c'est que, comme me l'a expliqué le libraire de La Musardine, librairie spécialisée dans l'érotique, il y a quand même des lectrices qui ont débarqué en demandant : « J'ai lu 50 Nuances, qu'est-ce que je peux avoir d'autre ? » Et là, le libraire retrouve son rôle de prescripteur, il va sortir autre chose que Beautiful Bastards. Cela n'arrive pas souvent, mais ça arrive.

 

La Musardine, soirée bande dessinée à la librairie

La librairie La Musardine, à Paris (ActuaLitté, CC BY SA 2.0)

 

 

Pour revenir sur la question du recul dans la liberté des éditeurs, il faut savoir que Françoise Rey écrivait sans pseudonyme alors qu'elle était prof au collège, dans les années 1970-80, et elle est même passée chez Pivot, il me semble. Aujourd'hui, ce ne serait plus possible : une prof de collège qui écrit des textes de cul se fait virer, et sans aucun doute harceler sur les réseaux sociaux. Qui plus est, vu les sujets des textes de Françoise Rey, elle serait sûrement soupçonnée de pédophilie.

 

La romance érotique autopubliée serait-elle, à l'inverse, un nouveau moyen de libération sexuelle ?

 

Camille Emmanuelle : Effectivement, une auteure qui a envie de s'aventurer là-dedans aura peut-être moins de barrières qu'auparavant. J'ai entendu parler de ce site, Wattpad, sur lequel des jeunes filles de 14-15 ans écrivent des textes qu'une communauté peut noter et mettre en avant, comme une sorte d'Instagram de l'écriture. Il y a beaucoup de romances érotiques sur ce site, signées par des lectrices de ce style de romans, qui imitent ce style. Ce qui n'empêche pas d'être formaté, cela dit.

 

Mais ce pamphlet est aussi l'occasion de demander si ce genre va évoluer, et je pense qu'il peut évoluer à mon avis. Pour moi, la série télévisée de meufs a largement évolué ces 10 dernières années : de Sex and the City, qui était déjà une évolution par rapport aux séries à l'eau de rose, à Girls, c'est une véritable révolution. Et pourtant, on est sur des codes de séries de meufs, avec une bande de copines... Mais tout d'un coup, dans Girls, il y a une fille qui a des poils et un petit ventre, il y a une fille qui est tellement excitée par son rendez-vous qu'elle va se masturber dans les toilettes du restau... Pour la représentation de la sexualité féminine, c'est une révolution. Il y a aussi Transparent, avec des personnages lesbiens et trans qui ne sont pas caricaturaux. La série a fait cette révolution post-féministe, en respectant des codes précis mais en les tordant. J'espère que dans la littérature érotique il va y avoir aussi ce twist. Le souci, c'est qu'il y a aussi du faux girl power, ce qui est déjà mieux, cela dit, que pas du tout de girl power.

 

Je n'attends pas de la littérature érotique qu'elle soit féministe, pas du tout. Un auteur comme Esparbec, beaucoup de féministes ont hurlé contre lui, parce que les femmes sont maltraitées, sexuellement, les mecs les utilisent avant de les jeter. Mais, l'homme qui a l'air dominant, se retrouve à la fin comme un benêt. Les femmes ont l'air faibles, mais elles utilisent en réalité la libido masculine à leur avantage. Je n'attends pas que la littérature érotique respecte des codes ou un certain quota de minorités ou d'handicapés, je veux de la liberté et des personnages très différents !

 

Votre livre risque de provoquer de vives réactions au de la communauté romance, non ?

 

Camille Emmanuelle : C'est déjà le cas, puisqu'après un article de Elle, il y a eu une réaction des lectrices, de la communauté, très violente et très sexiste. Elles se sont senties agressées, ont assuré que ce que j'écrivais était faux et le débat a très vite dérivé sur le terrain de la liberté d'expression, en mode « laissez-nous lire de la romance érotique ».

 

Et cela a très vite dérivé : on en était au point de poster des photos d'hommes bodybuildés avec en commentaire « Comme ça je n'ai pas le droit de le trouver canon ? » Je n'ai jamais interdit personne de fantasmer sur un milliardaire ou sur un mec musclé, je ne critique pas des fantasmes, mon ouvrage décrypte les coulisses de cette écriture. J'alerte avant tout sur cette production massive, culturelle et populaire, que des milliers de jeunes femmes lisent en ce moment : ce serait peut-être utile de savoir ce que c'est informer, décrypter, analyser de l'intérieur, je pense que c'est bien.

 

J'ai souvent entendu, aussi, dans ces débats : « Puisque c'est populaire et que cela a du succès, il ne faut pas le critiquer, sinon on est snob. » Sauf que je trouve que cette posture est condescendante. S'interdire d'analyser un phénomène parce qu'il est populaire et plutôt consommé par des gens de classe moyenne. Je trouve cela bien plus condescendant que de mettre les mains dans le cambouis pour analyser cette littérature. C'est comme pour le porno : essayons de voir pourquoi Jacquie et Michel fonctionne, alors que c'est de la merde. Essayons de voir pourquoi Cyril Hanouna ça cartonne, pourquoi les gens continuent d'aller à McDo alors que les méfaits de la malbouffe sont connus.Lorsque l'on est féministe au XXIe siècle, on est malheureusement assez habituée à ce genre de réactions, mais le fait qu'elles proviennent de femmes est assez contrariant.

 

Pour terminer, quelques conseils pour du bon porno écrit et filmé ?

 

Camille Emmanuelle : J'ai mon Enfer, dans lequel je garde mes ouvrages de cul : un que j'adore, publié aussi à La Musardine, s'appelle Histoires pornographiques, des nouvelles signées par Valentine Abé, un pseudo. C'est fabuleux, très bien écrit et très excitant, une écriture féminine du XXIe siècle, pornographique. J'étais un peu triste, car c'est un one shot pour elle, elle ne continuera pas sa carrière d'auteure porno. Pour ne pas citer que La Musardine, les éditions Blanche publient également des textes de qualité.

 

Pour les films pornographiques, on peut se tourner vers Erika Lust, notamment XConfessions. Ce sont des vidéos assez courtes, filmées d'après les fantasmes que les internautes publient et que la cinéaste sélectionne : il y a des trucs bi, des trucs SM, des trucs hétéros...

 

 

 

Ça se trouve sur YouPorn ?

 

Camille Emmanuelle : Non, la qualité, ça se paye : 3 € pour une bonne branlette, ce n'est pas cher, quand on y pense.

 

Camille Emmanuelle, Lettre à celle qui lit mes romances érotiques, et qui devrait arrêter tout de suite, Les Échappés.