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Salon du livre rare : “Nous ne sommes pas de simples marchands”

Antoine Oury - 11.04.2017

Interview - Salon livre rare - Henri Vignes SLAM - SLAM syndicat


L'édition 2017 du Salon international du livre rare et de l'objet d'art, qui avait pris place comme chaque année depuis 2007 au Grand Palais, a fermé ses portes dimanche soir. Un rendez-vous de grande ampleur pour la profession, organisé par le Syndicat national de la Librairie Ancienne et Moderne, le SLAM. Entretien avec son président, Henri Vignes, lui-même libraire dans le 5e arrondissement de Paris.

 
Salon des livres rares et des objets d'art
(ActuaLitté, CC BY SA 2.0)

 

ActuaLitté : Quel est votre sentiment à l'issue de cette édition du Salon ?
 

Henri Vignes : Le Salon s'est une nouvelle fois très bien passé. La fréquentation s'élève à 17 300 visiteurs, ce qui représente un peu moins que notre record de 20 000 personnes, mais n'est pas si mal compte tenu de la période de vacances scolaires. Au niveau commercial, c'est positif pour beaucoup d'exposants, ce qui n'était pas gagné non plus en cette période électorale.
 

Combien d'exposants ont répondu présents à cette édition ?
 

Henri Vignes : Du côté de l'espace livre, le compte s'élève à 162 exposants, dont 140 libraires de livres anciens, 12 galeries d'estampes et une dizaine de métiers en lien avec le livre ancien, comme les relieurs ou les éditeurs de bibliophilie contemporaine... La plupart sont des exposants réguliers, avec le retour de libraires absents depuis plusieurs années comme la Librairie Thomas Scheler, ou la présence de la maison d'édition Le Dilletante. Avec 162 exposants, nous ne sommes pas loin du chiffre de 2014, exceptionnel en raison du congrès de la Ligue Internationale du Livre Ancien organisé cette année-là.
 

Quelle est la raison de cette alliance avec le CNES, la Chambre Nationale des Experts Spécialisés en Objets d'Art et de Collection, pour l'organisation du Salon ?
 

Henri Vignes : Pendant 10 ans, notre partenaire a été la Chambre de l'Estampe, mais celle-ci s'est retirée l'an dernier. Nous avons quand même organisé le Salon de l'Estampe, mais nous avions besoin d'un nouveau partenaire pour ne pas essuyer un déficit du nombre d'exposants. L'ouverture à des experts des objets d'art et de collection nous semble judicieuse, et nous espérons qu'ils renouvelleront leur participation. 
 

Rappelons que le Salon est organisé sans subvention publique par le SLAM, qui structure cet événement pour promouvoir le travail de ses adhérents. Avec un prix d'entrée faible à 10 € et des invitations distribuées aux clients par leurs libraires favoris, l'équilibre économique reste précaire et un partenaire est indispensable. Quant à la direction du Grand Palais, elle est contente de ce Salon, prestigieux, qui participe à l'image et à l'identité du lieu.

 

Quel est l'objectif du Salon international du livre rare ?


Henri Vignes : Notre but, c'est d'ouvrir le marché du livre rare à un nouveau public et peut-être à de nouveaux clients, c'est pour cela que nous proposons un programme varié et accessible. Il y avait notamment l'exploration des relations franco-américaines grâce au musée de Blérancourt, invité d'honneur, une exposition des dessins de Sempé, celle des Amis de la Reliure d'Art, de la BnF, et différentes animations.

Nous avons également mis en place un stand de découverte du livre ancien, avec des ouvrages à moins de 150 €, tous en très bon état et complet, dans l'idée de faire découvrir aux gens cet univers du livre rare. Ce stand, mis en place depuis 6 ou 7 ans, a très bien fonctionné, beaucoup de libraires ont joué le jeu en proposant au total 1500 livres à moins de 150 €.
 

Salon des livres rares et des objets d'art

Sur le stand de la librairie Le Zograscope (ActuLitté, CC BY SA 2.0)
 

 

Quelle est la situation économique des libraires spécialisés en livres anciens ?
 

Henri Vignes : La situation économique est correcte, le marché du livre ancien est tiré par le haut, pourrait-on dire, avec de belles pièces qui se vendent toujours bien et à des prix élevés. Nos acheteurs ne sont pas des investisseurs qui cherchent à spéculer, mais des passionnés. Au Salon, ces ouvrages de grande qualité sont très présents, car il faut amortir le prix du stand.
 

Mais une autre partie de notre activité, la bouquinerie, souffre beaucoup, car les ventes se font principalement par internet, notamment par des particuliers, avec des prix à la baisse. Je suis furieux vis-à-vis de cette situation, car des livres de qualité, sous prétexte que l'offre est pléthorique sur internet, se retrouvent à des prix dérisoires. Et, à l'inverse, des recueils sans intérêt voient leur prix grimper sous le prétexte de la rareté !

Sur internet, notre métier devient celui des algorithmes, au détriment de tous. Le problème, c'est que certains libraires, et c'est mon cas, se situent dans l'entre-deux : nous vendons des livres chers, mais les prix des livres courants que nous vendons au quotidien, entre 15 et 40 €, ont fortement baissé. Rappelons que les libraires de livres anciens s'acquittent de 5 % de TVA sur les ventes et, pour les livres vendus à plus de 5000 €, d'une taxe de luxe.
 

Le secteur de la librairie de livres anciens rencontre-t-il des problèmes particuliers ?
 

Henri Vignes : Le SLAM a été créé en 1914, et il est aujourd'hui le syndicat représentatif du secteur de la vente de livres anciens auprès des pouvoirs publics. Nous participons à différentes réunions au sein de l'Observatoire du ministère de la Culture, qui contrôle la circulation des biens culturels. Les problèmes récents concernent surtout le marché des autographes, avec des revendications des Archives de France ou des Archives du ministère de la Défense.
 

En effet, l'État français a le droit de revendiquer certains documents manuscrits qui émanent de fonctionnaires ou de représentants de l'État, par exemple un courrier signé par un Roi de France. Cette revendication s'accompagnait autrefois d'un dédommagement financier au propriétaire, ce qui n'est plus le cas en raison des difficultés financières de l'État. Aujourd'hui, les revendications se font uniquement sous forme de contentieux. Il faut reconnaître que Hervé Lemoine, président des Archives de France, n'abuse pas de ces revendications, tandis que les Archives de la Défense sont plus vindicatives vis-à-vis des documents signés par des militaires. Ce droit de revendication doit s'exercer avec prudence, pour ne pas tuer le marché, ou le rendre plus opaque.
 

De la même manière, le contrôle de l'exportation des documents manuscrits par le Bureau du patrimoine, sous la direction de Noëlle Balley, conservatrice générale des bibliothèques, s'applique à tous les documents manuscrits qui ont plus de 50 ans, y compris les livres dédicacés. Une autorisation est nécessaire à l'exportation et le Syndicat le comprend tout à fait et respecte la loi, mais il faut que cette dernière soit souple, ce qui est le cas en France.


Ce que je trouve toutefois scandaleux, c'est que le ministre de la Culture n'est pas venu depuis 5 ans inaugurer le salon, malgré l'envoi d'invitations personnelles. Ni Audrey Azoulay ni ses représentants ne se sont présentés. Pourtant, nous ne sommes pas de simples marchands, pas plus que les éditeurs qui organisent leur Salon Porte de Versailles, bien moins qualitatif à mon avis. Certes, les livres sont chers, mais à la FIAC, les œuvres d'art sont chères aussi : ce désintérêt s'exprime-t-il parce que l'on évoque le patrimoine ?
 

D'ailleurs, Anne Hidalgo et ses collaborateurs font preuve du même désintérêt, malgré nos invitations. Pourtant, le salon accueille une petite centaine de libraires parisiens, qui, avec leurs collègues, ne sont pas étrangers à l'identité culturelle de la capitale et au rayonnement qu'elle exerce au niveau touristique...
 

Salon des livres rares et des objets d'art

(ActuaLitté, CC BY SA 2.0)

 

Au rayon des absences, on note aussi celle d'Abebooks, la plateforme de vente de livres rares de la multinationale Amazon...
 

Henri Vignes : La plateforme Abebooks héberge 2000 vendeurs dans sa version française, dont un certain nombre de particuliers. Nous n'avons pas de relations avec eux, même si certains libraires — j'en fais partie — vendent des livres sur cette plateforme. Abebooks a cherché à être reconnu officiellement par le SLAM, mais nous n'avons aucune envie de les soutenir.
 

Au contraire, nous préférons mettre en avant Livre-rare-book.com, qui travaille de manière éthique et favorise le contact entre le libraire et son client, contrairement à Abebooks qui, d'ailleurs, prélève une commission sur chaque vente.