Serge Lehman : "la science-fiction, mythologie du XXe siècle"

Clément Solym - 18.06.2012

Interview - science-fiction - masqué - super heros


Masqué est-elle une suite logique à la Brigade chimérique ? Le premier réhabilitait la science-fiction à la française, le second l'assumant pleinement ?

Une suite logique oui, ce n'est pas une suite formelle puisqu'on ne retrouve pas les mêmes personnages. Mais ça se passe dans le même univers qui est la matérialisation de l'imaginaire européen tel que je le ressens. Je crois que la Seconde Guerre mondiale et la guerre d'Algérie ont profondément altéré les mécanismes culturels en France, mais aussi en Europe. Il est malsain pour l'imaginaire d'une culture de ne pas représenter toutes les fonctions comme l'héroïsme, la force, la défense des valeurs.

 

Comment fait-on pour assurer un tel rythme avec trois tomes parus en 2012 et le dernier début 2013 ? La participation de Stéphane Créty, le dessinateur aux studios américains a joué ?

Non, Stéphane était déjà très rapide et très enthousiaste à l'idée de faire un vrai comics avec une esthétique et une narration qui soit celle du peuple. Ça l'a vraiment motivé. Il  avait une série en cours, plus Star Wars, et maintenant Masqué, c'est assez surhumain. Il va produire quelque chose comme 220 planches dans l'année avec une qualité assez élevée.

 

Ces couvertures donnent immédiatement le ton, quel était l'enjeu ?

On a un illustrateur remarquable de Science-fiction (SF) qui est Benjamin Carré. La surprise c'est de voir Paris transfiguré comme New York l'est dans les comics ou dans les films de SF. On a perdu l'habitude en France de se dire que le réel peut être transfiguré par l'imaginaire. On en a besoin. J'ai souvenir d'avoir grandi avec les BD américaines et de m'être demandé : « mais bon sang, où sont les nôtres ?  C'est injuste qu'on n'en ait pas ».

 

Elle fait penser aux Voyages extraordinaires de Jules Verne et plus tard l'apparition du métro…

C'était un défi pour Benjamin [l'auteur de la couverture ndlr] parce qu'on lui avait dit de créer une ambiance qui soit à la jonction du XXe siècle et  quelque chose de très moderne. Mais on ne voulait pas que ça soit du steampunk ou de l'uchronie. Jouer la carte du cuivre.  Pour avoir fait la Briagde, je sais que ça parle aux gens, mais ça a aussi un côté régressif.  Quand on est dans le Steampunk, on se dit que ça ne peut pas avoir d'incidence sur notre époque. Or Masqué est vraiment une BD qui essaye de parler du moment présent.

 

 

 

La première voiture volante que l'on voit ressemble étrangement à une voiture de luxe qu'on peut croiser. Est-ce vraiment une anticipation ou un miroir vaguement déformant de notre présent ?

Ce n'est pas une anticipation, d'ailleurs je ne donne pas de date. J'ai inventé un mot pour ça, une « parachronie » comme un présent augmenté des choses qui nous font plaisir. Les voitures volantes sont un des symboles de la SF dans ce qu'elle a de plus joyeux et libérateur pour l'imaginaire. On les a appelés les aérodynes en disant que c'était Renault qui les fabrique. C'est un calcul de stratège. Si on met une voiture volante et que les gens l'acceptent, ils acceptent tout le reste * rires*. Vous voyez, c'est une sorte de clé de sol avant le concerto. C'est avant tout un plaisir quasi enfantin.

 

Vous avez écrits du fantastique, néanmoins vous avez une prédominance pour la SF, pourquoi ?

Oui parce que dans la SF il y a la résolution d'un conflit qui est celui de Nietzche entre le désir d'un imaginaire qui va jusqu'à la transcendance et la science dans ce qu'elle a de plus austère. La SF opère la conciliation entre ces deux pulsions humaines en apparence contradictoires. C'est bien plus qu'un genre, c'est une émotion esthétique qui crée une addiction qui permet de vivre dans ce monde. Le fantastique a disparu aujourd'hui. Ce qu'on vend c'est de la terreur.

 

Masqué c'est aussi l'occasion de tacler le microcosme parisien, on retiendra les choses qui ressemblent aux clitoris de Houellebecq et la question du Grand Paris. C'est une œuvre  politique quand bien même vous êtes amoureux de cette ville ?

*rires* Le fait de distribuer dans un récit qui ressemble à de la SF des figures contemporaines comme BHL, dans le 3ème tome on verra les frères Bogdanov, c'est  une manière de dire que ça nous concerne, nous. Ce n'est pas une réflexion sur un monde futur, mais l'augmentation du temps présent. Concernant le Grand Paris, je ne suis pas irrité. J'aime tellement Paris que je trouve qu'il y a une contradiction impossible à résoudre entre le désir de gratte-ciel et le désir de préserver la ville qui est très belle, et ne plus toucher à l'héritage d'Haussmann et encore moins l'héritage médiéval.

 

La seule solution c'est d'accepter le Grand Paris. C'est une idée libératrice pour l'imaginaire. Je fonctionne beaucoup avec des cartes, et quand j'écris un épisode de Masqué, j'ai toujours une carte de la région parisienne à mes pieds. Et j'ai fait un saut mental où je me dis que ce n'est pas une carte de la région parisienne, mais de Paris-Métropole. J'ai distribué les districts dessus, j'ai regardé ce qui était susceptible d'aménagement. On voit dans le tome deux une bataille au-dessus du port de Gennevilliers, ce port [de plaisance] n'existe pas. Mais dans les projets de Grand Paris, il y a un projet de Roland Castro d'aménager un port de plaisance avec un opéra. Je trouve ça très beau. J'en avais discuté avec mon éditeur, après La Brigade. Je savais que le Paris des années 30 était parfait, mais celui d'aujourd'hui ne l'est pas. Par contre, Paris-Métropole peut l'être.

 

Dans la littérature, la ville-personnage est un lieu commun, aujourd'hui, j'ai l'impression qu'on arrive à une ville-monde, voire poindre quelque chose comme une ville-démiurge qui créé ses propres entités.

Ça correspond chez moi à la montée du même sentiment. Il est clair qu'en termes d'imaginaire nous ne sommes plus dans la situation du XXe siècle. Quand on raconte une aventure spatiale aujourd'hui, c'est aussi irréaliste qu'un récit chez les dragons. On sait qu'on n'ira pas dans l'espace, du moins pas comme ça. Donc, il y a une panne de la science-fiction depuis une dizaine d'années parce que le public a compris que ça n'arrivera pas à nos petits-enfants.

 

Le pressentiment dont je parlais, c'est que les villes vont devenir un terrain d'exploration et de découverte qui va nous surprendre. C'est pour cela que j'utilise la psychogéographie et de l'urbex, l'urban exploration. L'un des grands phénomènes anthropologiques contemporains est que la majorité des êtres humains vit dans des villes. Ca n'est jamais arrivé. Les villes constituent un nouvel horizon. Et il faut le travailler comme un mythe. Ce que j'essaye de faire au maximum.

 

Faire du comics à la française ?

On ne peut pas importer les codes d'une autre culture, j'ai essayé et ça n'a pas marché. Le succès de la Brigade chimérique c'est d'avoir été chercher des personnages qui ont réellement existé et d'avoir essayé d'analyser la mythologie de ces personnages. Aux États-Unis, l'imaginaire est au sommet des gratte-ciel, c'est là que tout se passe, à Paris, il est sous-terrain. Il faut faire ce travail de décapage et de sortie des préjugés pour faire une œuvre qui a une portée. C'est en ce sens qu'on ne peut pas prendre le schéma américain et le plaquer sur une réalité française en disant qu'il suffit de transposer. Ça ne marche pas. Les gens ne ressentent rien.  Je crois assez profondément que sur l'ensemble du continent, européen, la source des pouvoirs magiques est sous la terre.

 

Vous parlez de la psychogéographie de Guy Debord, est-ce que le super héros n'incarne pas la société de spectacle ?

Non, le super héros et sa capacité à voyager dans l'instantané, c'est autre chose. Ça relève d'un apprentissage de l'imagination. Je crois qu'elle se travaille comme un muscle.  Alan Moore avait dit quelque chose de très beau après avoir scénarisé une aventure de Superman. Pourquoi lui qui avait déjà cassé le mythe avec Watchmen avait fait un épisode de Superman ? Il avait expliqué que Superman était essentiel à l'éducation des enfants parce que faire voler Superman quand on lit, c'est faire voler sa tête. On apprend à voler en rêve. Et si on ne le fait pas enfant, on n'apprendra jamais à voler. Et c'est vrai. Il y a un pacte entre le lecteur et le super héros qui fait que le héros le prend par la main et lui montre ce qu'il peut faire avec l'imagination.

 

Mais la Science-fiction souffre du progrès technologique.

Il y a 25 ans quand j'ai écrit mon premier roman, il suffisait de mettre dans un chapitre un objet comme l'iPad pour que ce soit de la SF. Ça faisait rêver tout le monde. Aujourd'hui, c'est devenu non seulement banal, mais le désir de nouveauté est canalisé, absorbé et formulé par le marché de la technologie. Si vous essayez de faire quelque chose de technospéculatif, il y a de grandes chances pour que le temps que vous écriviez votre roman cela soit inventé par quelqu'un.

 

Retrouver le tome 1 de Masqué 

en libraire

Pour la première fois depuis l'invention du genre par Verne et Wells, la technologie va plus vite que l'imagination des auteurs. Elle s'exerce dans la technologie. Les gars qui inventent les ordinateurs qui existeront dans quinze ans sont des fans de SF, mais au  lieu d'écrire des histoires, ils réalisent ces objets. Il y a une panne d'inspiration de ce côté-là. Il y a aussi un phénomène d'éternel présent. Une tendance à l'anéantissement du passé, des références culturelles. Et le futur, on y est déjà puisque le tempo des innovations est tellement rapide.

 

D'où une réémergence de la figure du zombie et de la catastrophe ?

Je crois que c'est une réaction très violente contre cet état-là. C'est le sentiment mis en forme d'être probablement dévoré par cet état de la civilisation. Elle a des côtés splendides comme d'autres très mortifères.     




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