Sophie Van Der Linden, une voix singulière, discrète et attachante de la littérature française

Cécile Pellerin - 19.12.2016

Interview - Interview - Sophie Van der Linden - littérature française


ENTRETIEN – Sophie Van der Linden est l'auteur de trois romans publiés entre 2013 et 2016. Chacun de ses récits porte une dimension intime, presque initiatique. Avec une économie de mots, une sensibilité retenue, elle offre au lecteur des textes subtils, empreints d'élégance et d'une rare beauté. Rencontre avec une voix singulière, discrète et attachante de la littérature française.

 

Sophie Van der Linden ©actualitte.com

 

 

CP. Pleinement immergée dans la littérature jeunesse par vos différentes activités de critique, rédactrice en chef, conférencière ou enseignante, on peut être surpris de vous découvrir écrivain de littérature adulte. Cela s’explique-t-il ?

SVDL. Que j'écrive au sujet de la littérature jeunesse ou que j'écrive des textes littéraires, je continue à passer mes journées à écrire- mais il est vrai que ce sont deux orientations très différentes qui n'ont absolument rien à voir l'une avec l'autre. J'ai une activité professionnelle d'un côté et une activité personnelle de l'autre, même si l'activité personnelle est tout aussi publique que la première. Dans le secteur de la littérature pour la jeunesse, je suis observatrice et commentatrice. Je m'en tiens à ce rôle et je trouve important de m’en tenir à ce rôle-là. La création est quelque chose que je découvre véritablement avec ce travail romanesque, et qui ouvre ma vie à une nouvelle et vaste dimension.

 

CP. Avez-vous toujours eu envie de devenir écrivain ? Ou cela s’est-il imposé naturellement après vos différentes activités autour du livre ?

SVDL. L'envie de devenir critique remonte à l'enfance. Ce travail me passionne, m'épanouit complètement ; ce qui explique sans doute que je n'ai pas cherché, ni même souhaité véritablement m'orienter vers la création littéraire plus tôt.

En fin de compte, le déclencheur, c'est tout simplement l'histoire de La fabrique du monde qui me vient en tête un peu comme une fulgurance et soudainement il fallait que je la fasse exister.

 

" Mon écriture est formée par mes lectures."

 

CP. Lorsqu’on lit beaucoup (et c’est votre cas), n’est-ce pas difficile de se lancer à son tour, dans l’écriture romanesque ?

SVDL. En ce qui me concerne, tout mon capital de lecture me sert dans l'écriture. Je ne pense pas que j'aurais écrit plus jeune parce que mon écriture est formée par mes lectures. C'est parce que j'ai lu que je peux écrire et, paradoxalement, que je peux trouver ma voix dans ce champ nécessairement infini.

 

CP. Comment est né votre premier roman La fabrique du monde (publié en 2013) ? Etes-vous allée en Chine ?

SVDL. Je suis allée effectivement en Chine dans les années 2000.  C'était une époque très intéressante, le moment d'une relative ouverture. Dans ce pays alors en pleine évolution, des objectifs économiques avaient été lancés à ce peuple et en particulier à la jeunesse, tel un défi. A cette époque, il y avait une énergie très forte et perceptible. Ce fut un moment passionnant à observer. 

Au cours de ce long voyage, j'ai rencontré énormément de jeunes et discuté notamment avec des jeunes femmes mais c'est seulement plusieurs années après que les premières images des usines dortoirs me parviennent, à travers des reportages photographiques et des vidéos. Et pour moi alors, c'est un véritable choc.

Assez systématiquement toutes ces images renvoient à une masse laborieuse indistincte alors que j'avais encore en mémoire des individus, des personnalités. Je me demande alors comment un être humain peut survivre psychiquement, physiquement dans cette situation. Aussitôt naît le personnage de Mei et cette histoire que je raconte dans La fabrique du monde.

 

 

CP. Dans L'incertitudude de l'aube, pourquoi avoir fait le choix de raconter la tragédie de la prise d’otages dans une école à Beslan (en 2004) à travers la voix d’une enfant et pourquoi avoir précisément choisi ce fait divers, dix ans plus tard ?

SVDL. Si j'avais déjà été engagée dans un processus littéraire en 2004, je pense que j'aurais écrit assez rapidement après la tragédie parce que je prends conscience que l'on passe complètement, en Occident,  à côté du drame humain de cette prise d'otages.

La presse, les politiques occidentales se sont immédiatement positionnées sur le terrain de la polémique et n'ont  rien exprimé du drame humain. L'événement m'a semblé totalement minimisé par rapport à ce qu'il est, à savoir la plus grande prise d'otages de l'Histoire, la plus meurtrière et où les principales victimes sont des enfants.

Ce qui me heurte beaucoup c'est la manière dont ces enfants ont traversé la tragédie. Donc, quand j'ai les outils littéraires, avant même d'avoir terminé La fabrique du monde, je sais que le prochain portera sur Beslan. Mais plus que le récit de cet horrible fait divers, ce qui m'intéresse c'est d'interroger ce qu'une pensée enfantine peut être au cœur d'une telle tragédie, comment elle peut tricoter une échappée avec ce qui la constitue, à savoir des lectures, des souvenirs.

 

 

CP. De terre et de mer se passe sur l’île de Batz. Ce lieu semble à l’origine de votre histoire, devient même le personnage principal de votre récit.  Y avez-vous séjourné longtemps ou souvent pour qu’il vous inspire avec autant de beauté ?

SVDL. En effet, je connais très bien l'île de Batz, j'y ai effectivement séjourné à de nombreuses reprises et j'y suis très attachée. Comme beaucoup d'îles bretonnes, elle est très singulière, très forte dans ses contrastes, notamment, mais je n'y suis pas retournée depuis de très longues années.

Je n'ai pas eu envie d'écrire sur l'île de Batz; cela n'a pas été le déclencheur pour ce récit mais à partir du moment où j'ai pensé à une île, elle s'est imposée comme modèle. Cependant, je n'y suis pas retournée pour écrire et je n'ai même pas consulté de cartes. J'ai voulu travailler sur une image mentale très personnelle et d'ailleurs, au finale, elle n'est pas totalement conforme à la topographie des lieux.

 

CP. L'histoire n'est donc pas née de l'île ?

SVDL. Ce troisième texte est différent des deux premiers, n'est pas issu d'une urgence affective comme les précédents. Je l'aborde d'une manière beaucoup plus posée, voire sereine et je le construis, très tranquillement, comme un feuilleté.  Il y a une première idée dont je tire un peu le fil, celle d'un homme qui arrive sur une île, en fait le tour en 24 heures et lorsqu'il repart, sa vie a basculé, pris dans une dimension à la fois personnelle et plus large qui le dépasse. Assez rapidement aussi s'impose la construction narrative, puis la période. Les idées viennent les unes après les autres mais je ne me lance dans l'écriture que lorsque mon synopsis est achevé.

 

 

CP.  Vos trois romans (publiés entre 2013 et 2016) sont à la fois très différents (par leur histoire) mais infiniment proches (par leur écriture : je pense à l’utilisation du présent, de la 1ère personne, à leur structure épurée), comme si d’emblée, spontanément (sans sembler hésiter), vous aviez trouvé votre style. Est-ce ainsi ? Est-ce aussi simple ?

 

SVDL. Oui. Ce n'est pas faux. Un premier roman a quelque chose d'unique parce qu'on ne sait absolument pas s'il sera publié, on ne sait même pas (dans mon cas, en tout cas) si l'on aura envie qu'il soit publié ; le lecteur n'est absolument pas présent. La Fabrique du monde est un réel premier exercice littéraire (je n'ai pas de poésies ni de nouvelles qui débordent de mes tiroirs) qui vient se poser à partir de cette histoire.

Le deuxième est assez proche dans les choix narratifs, le troisième est un peu différent mais à quelques milliers de signes près, ils ont tous les trois la même longueur et cela n'est absolument pas recherché, comme s'il y avait une forme qui s'imposait à moi. Je suis moi-même assez étonnée, qu'immédiatement, j'ai pu trouver ce format, ce registre d'écriture qui finalement sont assez proches d'une prose poétique.

 

CP. Chacune des trois histoires que vous développez n’emprunte jamais le chemin attendu. Si elles s’inspirent de faits réels ou réalistes assez contemporains, elles s’emparent toutes d’une sensibilité romantique d’un autre temps et deviennent des récits intimistes et singuliers, très poétiques, à fleur de peau. Est-ce votre marque de fabrique ?

SVDL. Difficile de répondre. Effectivement ce sont des retours que j'entends mais dont je n'ai absolument pas conscience lorsque j'écris. Je cherche avant tout à donner une forme à un récit, et une forme qui me soit personnelle. Si je suis naturellement portée vers ce registre sans doute est-ce l’émanation de mon rapport au monde tout simplement. J’aime énormément voyager, mais pas nécessairement pour la belle image. Plutôt pour ce plaisir de l’observation solitaire, d’une extrême acuité, de la recherche d’une compréhension des signes qui nous sont donnés par des espaces, des personnes dont on ne connaît rien.

 

" Un texte ne peut pas

être une réponse à une attente."

 

CP. En vous lisant, on a l’impression d’une écriture intemporelle, hors des tendances ou de la mode. Comment s’est-elle façonnée ?

SVDL. Je suis pourtant très attentive à ce qui s'écrit. Je lis quasi-essentiellement de la littérature française contemporaine et je crois que je suis plutôt proche de l'écriture de mes contemporains. L’écriture doit avant tout être en cohérence avec le projet littéraire. Je n'envisage le travail de création que dans une rigueur et une concentration totales sur le projet et pas sur la réception même si, par exemple, ce troisième roman est pour moi, quasiment un jeu avec le lecteur, mais un lecteur idéal, intemporel. Il y beaucoup de blancs, de silences, de creux, de hors-champs dans ce texte qui sont bien évidemment réfléchis pour dessiner une complicité avec le lecteur mais je ne m'interroge pas sur la réception. Ce serait un exercice impossible et vain. Un texte ne peut pas être une réponse à une attente. Il pose une proposition qui peut être très ouverte sur le lecteur.

De terre et de mer est assez ancré dans son époque en termes de style. Cela m'a plu de rechercher un lexique qui résonne par rapport à cette période même si le rythme, je pense, n'est pas forcément celui du début du XXème siècle. Oui très clairement, alors ce texte donne peu de prise à des tendances actuelles.

 

CP. Quels auteurs ont pu vous inspirer ? De qui vous sentez-vous proche ?

SVDL. Si l'on fait référence à De terre et de mer, de manière très évidente et consciente, deux auteurs me donnent envie d'aller sur ces ambiances, ces personnages, cette histoire. Jón Kalman Stefánsson et Herbjørg Wassmo sont pour moi des auteurs romantiques contemporains très importants dont j'aime chaque texte. J'ai une grande passion pour l'œuvre entière comme pour la personnalité de Herbjørg Wassmo. Ces deux écrivains m’ont donné cette envie d'écrire ce texte-là.

Par contre, je ne suis pas dans leur lyrisme ni dans l'ampleur romanesque qui est la leur parce que je croise cette influence scandinave avec une autre, totalement opposée qui est la littérature japonaise et en particulier Sōseki Natsume et notamment son texte Oreiller d'herbe. Une littérature où la forme est première, où le livre est un objet. Il y a aussi cette notion d'ambiance qui est très forte, d'images, de suggestions.

Ce livre est donc hybride de littérature nordique contemporaine et de littérature japonaise, celle-là contemporaine du récit. D'autres livres bien sûr viennent nourrir ce texte : Les travailleurs de la mer de Victor Hugo, Par les champs et par les grèves de Gustave Flaubert, deux textes qui me sont très chers et viennent m'environner plus que vraiment me nourrir.

 

" J'écris à voix haute, très clairement."

 

CP. Dans chacun de vos romans, j’ai eu plaisir à relire certains passages à voix haute, pour mieux ressentir leur musicalité et leur intensité. Cette harmonie est-elle le résultat d’une longue réécriture  ou au contraire, très naturelle (car tellement fluide) ?

SVDL. Cette oralité du texte, je l'ai constamment à l'esprit. Ce qui est jeté sur le papier est très proche de la forme finale mais parce qu'il y a un travail de préparation, de mise en condition d'écriture qui vont être extrêmement attentifs à cette oralité, cette musicalité. J'écris à voix haute, très clairement.

Un peu comme un musicien de jazz qui prépare une improvisation, qui se met dans les meilleures conditions pour faire sortir de soi, quasiment une musique. Je me sens très proche de ce registre. C'est une préparation mentale.

J'écris de manière très linéaire, chronologique et pour celui-ci, quasi-quotidiennement. Je l'ai rédigé à la main, ce qui change beaucoup de choses. D'abord en termes de rythme, de rapidité d'écriture et puis, on écrit à plat et non plus à la verticale. C'est un travail au long cours et suivi. J'essaie d'avoir des périodes un peu plus dédiées à l'écriture mais la vie continue toujours de tourner tout autour.

Pour L'Incertitude de l'aube, ce fut un peu différent. C'était une écriture beaucoup plus tendue, des campagnes d'écriture dans le noir quasiment, sans parler à personne, avec une frappe rapide, heurtée. Pour moi, chaque projet appelle ses conditions particulières d'écriture. Je cherche beaucoup le contraste, c’est-à-dire une condition d'écriture aux antipodes du contexte d'écrit.

 

CP. Vos trois livres sont très courts et se passent tous d’ailleurs sur une temporalité très brève mais disent l’Essentiel. Cet art de la concision est-il difficile à atteindre ?

SVDL. Je ne le recherche pas. Ce n'est pas un but, donc il n'est pas spécialement difficile à atteindre. C'est un état. Par ailleurs dans toutes les formes d'expression qui sont les miennes, j'ai toujours été plutôt vers la concision et la synthèse. C'est assez naturellement que j'écris de manière à la fois brève et condensée pour un roman. Mes récits se déroulent tous sur une courte période et en même temps il y a beaucoup d'événements qui pourraient permettre de développer davantage les situations. Je suis dans une logique de texte condensé, presque rétracté que le lecteur déploie.

 

CP. Etes-vous une contemplative ?

SVDL. Oui. Assurément ! Et ce, je pense, depuis mes premières années.

 

CP. Quel est le dernier livre que vous avez lu et aimé ?

SVDL. Ah ! Quelle question difficile. Pour être franchement honnête, le dernier livre que j'ai vraiment aimé, c'est un conte de Pascal Quignard, illustré par Gabriel Schemoul, Le Chant du Marais (Chandeigne). Il s’agit d’un album, mais ce n'est pas un texte pour la jeunesse. C'est une lecture très forte, intemporelle, mystérieuse et les illustrations, inattendues, sont superbes.

 

CP. Vos projets à venir.

SVDL. Je poursuis un travail romanesque. Je ne peux plus me détacher de cet engagement dans la création. Je vais sans doute rester dans la continuité de ce dernier roman.

 

 

Aller plus loin :

 

Bibliographie

 

La Fabrique du monde (2013,  Buchet-Chastel et Folio)

L'incertitude de l'aube (2014, Buchet-Chastel)

De terre et de mer (2016, Buchet-Chastel)

 

Le blog de Sophie Van der Linden