Stallman : 'Il faut légaliser les oeuvres partagées sur les réseaux' [1/2]

Clément Solym - 09.07.2011

Interview - legaliser - oeuvres - diffusees


Exclusif : Entretien avec Richard Stallman [1/2], à l'occasion de FOCUS 2011, sur le livre de demain, organisé par l'UNESCO, à Milan. Programmeur et militant du logiciel libre. Il est à l’origine du système d'exploitation GNU et de la Licence Publique Générale GNU connue aussi sous l’acronyme GPL, qu’il a rédigée avec l’avocat Eben Moglen. Il a également inventé la méthode légale "copyleft".


Comment convaincre les éditeurs de supprimer les DRM des livres numériques ?

Le contrat qui lie Apple aux maisons de disque a eu pour conséquence la disparition des DRM sur les fichiers musicaux vendus sur iTunes. Mais en dépit de cet effet inatendu et paradoxal du contrat d'Apple, les DRM reviennent dans la musique avec le streaming, comme Spotify, qui exige l'utilisation d'un programme client limitant l'accès à la musique. Ces programmes empêchent de sauvegarder une copie du fichier sur son ordinateur. Et maintenant, les sociétés peuvent changer quand elles veulent les conditions d'utilisation de leurs services. [NdR : cf l'offre de Deezer qui a changé du tout au tout, sans que l'on n'y puisse rien.]

Concernant les éditeurs, il faut ne pas leur laisser la liberté du choix. Il faut légiférer sur la problématique des DRM et légaliser le partage des oeuvres pour l'heure considérées comme 'copies non autorisées', parce que mises à disposition sur le réseau.


En légalisant le partage, ne supprime-t-on pas la rémunération de l'écrivain, et par là même l'existence même du métier ?



Si vous engagez un auteur pour écrire quelque chose pour vous, alors vous devez le payer et il s'agit vraiment d'une rémunération. Mais le fait de simplment lire son oeuvre ne vous impose pas une dette envers lui. Je rejette nettement le but de rémunérer les artistes. Je propose, à la place, de les appuyer. Si nous voulons plus d'art, il serait ainsi sage de les soutenir, et je veux le faire. Mais pas les rémunérer ! J'ai ainsi proposé d'autres manières d'appuyer les auteurs. Quand j'exige ces libertés, ce n'est pas pour avoir les choses sans payer. Je suis disposé à payer pour aider les auteurs, mais seulement en respectant ma liberté. (notre actualitté) Pour ce faire, il y aurait deux façons.

La première serait d'instaurer un système d’impôt qui pourrait remplacer les taxes privées. Un vrai impôt récolté par l'Etat, pour redistribuer aux artistes et auteurs de l’argent directement en fonction du succès de leur succès. Seules les grandes stars reçoivent aujourd’hui beaucoup d'argent.

La fonction actuelle employée pour déterminer l'argent que chacun reçoit est le contraire de ce dont on a besoin. Je propose d'appliquer une racine cubique au succès de chacun pour le calcul des sommes à verser aux artistes. De cette façon, nous verserons davantage d'argent aux artistes connaissant un succès moyen, et un peu plus aux stars, même si ces dernières gagneront toujours bien (beaucoup, mais pas énormément plus). L'argent serait ainsi utilisé efficacement pour appuyer les arts et un plus grand nombre d'artistes.

L’État ne risque-t-il pas de se retrouver seul à choisir les artistes ?


Non, car le système serait encadré. Je ne dis pas de laisser les bureaucrates décider. Ce que je propose ne fonctionnerait pas par le biais de décisions bureaucratiques, mais par un système de sondages.

Le second système que je propose est celui des paiements volontaires. Si chacun pouvait envoyer 1 € aux auteurs d’une oeuvre, le problème serait réglé. Chaque jour, beaucoup d’individus enverront 1 euro aux artistes, qui ainsi recevront de l'argent. On peut aussi combiner les aspects des deux systèmes. Ainsi, Francis Muguet a créé le système du Mécénat Global. J'ai travaillé avec lui sur ce système qui combine le système de paiement volontaire et l’impôt fondé sur une racine cubique (cf Stallman.org/mecenat).

Lorsque l'on parle de la musique, il faut noter que les producteurs paient peu les musiciens. Les artistes n’ont donc rien à perdre à changer le système, sauf les grandes stars, qui sont déjà riches. Légaliser le partage ne posera donc pas de problème pour le peuple ni pour les musiciens, mais aux entreprises, les mêmes qui ont fait des procès aux jeunes qui téléchargent pour des centaines de milliers de dollars. Ces entreprises ont acheté des lois injustes dans mon pays et en France. Ce que ces entreprises méritent est de faire faillite.

Je ne suis pas contre le fait de vendre les copies. Je ne suis pas contre le négoce, je ne suis pas communiste. Je suis simplement pour la liberté de l'utilisateur. Mais quelle liberté ? Elle doit dépendre de l'oeuvre dont on parle. Il y a des oeuvres qui ont une utilité pratique, pour faire des travaux. Celles-là doivent être libres en dépit de tout, avec un degré de liberté similaire que le logiciel libre.


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