Super-héros : La France se défend bien (première partie)

Antoine Oury - 17.11.2014

Interview - Super-héros - Une histoire française - Xavier Fournier


Avec des succès réguliers au cinéma, les super-héros sont revenus au centre de la culture contemporaine. En observant uniquement le box-office, et les scores de Marvel et DC, les aventures de justiciers masqués semblent l'apanage des États-Unis : le livre de Xavier Fournier, Super-héros : Une histoire française, vient rappeler l'influence culturelle et historique de l'Hexagone sur le genre éditorial.

 

 

3 ans de recherches et des centaines de revues parcourues, lues, disséquées : Super-héros : Une histoire française, publié chez Huginn & Muninn, s'impose comme une somme par le détail du développement des super-héros en France. « On connaît les super-héros français des années 1980, les hommages plus récents, mais personne ne se souvient vraiment que toute une galerie de personnages a précédé cette époque que l'on présente souvent comme fondatrice », explique Xavier Fournier, rédacteur en chef du magazine Comic Box.

 

Personne n'oserait associer la France, lorsqu'il s'agit de super-pouvoirs ou d'identité secrète. Et pour cause : « J'avais songé, en titre, à Super-héros : Une passion française, pour rendre l'importance de la production, mais aussi la relation amour-haine par rapport au genre, dans notre pays », souligne l'auteur.

 

Qui dit décennie 1980 dit à coup sûr Mikros et Photonik, deux des héros français les plus remarqués : publiés dans Mustang, revue éditée par Lug, qui traduisait également les aventures de Spider-Man ou des X-Men dans Strange, ils ont attirés l'attention sur leurs créateurs, respectivement Jean-Yves Mitton et Ciro Tota.

 

 

Photonik, Mustang et Mikros, dans Mustang n°54

 

 

« C'était la première fois qu'un titre vendu en kiosque revendiquait véritablement la présence de super-héros dans ses pages. Mustang était en couleurs, au même format que les Américains, et présentait des super-héros français compatibles avec les goûts des lecteurs français de super-héros américains », explique Xavier Fournier, « Les deux héros sont un peu devenus l'arbre qui cache la forêt, même si celle-ci était déjà cachée. »

 

À la recherche du « patient zéro »

 

Pour dresser un panorama complet et à peu près exhaustif du genre en France, « il fallait que je me trouve un patient zéro », se souvient Xavier Fournier. Umberto Eco, entre autres chercheurs, avait désigné Monte-Cristo comme ancêtre de Batman, dans De superman au surhomme (Ed. Grasset, octobre 1993). « J'en ai trouvé d'autres », se félicite Xavier Fournier, « mais l'intérêt n'est pas là : ces prototypes fournissent surtout un ADN du super-héros ».

 

Cet ADN, s'est rapidement rendu compte l'auteur, comporte des critères non exclusifs : l'identité secrète, le costume, les super-pouvoirs, la défense de la veuve et de l'orphelin... L'approche contextuelle adoptée par Fournier permet d'envisager l'émergence de la figure littéraire du super-héros dans un cadre historique, social, voire politique, qui favorise le développement de ces critères attachés à des personnages populaires, nés dans la littérature.

 

Ainsi, la notion d'identité secrète est liée au XIXe siècle, en particulier : « Dans ce siècle, la France dispose d'un régime politique par décennie, si l'on schématise. La révolution, l'Empire, la Restauration se succèdent, et les gens qui sont salauds un jour deviennent les bons le lendemain », explique l'auteur, qui cite Vidocq, ancien bagnard devenu chef de la Sûreté. De telles figures habitent l'imaginaire depuis l'Antiquité, mais « ce n'est pas le même message, puisqu'il s'agit alors de signifier que l'on échappe à son destin. Au XIXe siècle, on peut réellement parler d'un polymorphe, qui modifie son identité à l'envi. »

 
 
Le Comte de Monte-Cristo, proto-super-héros
 
 

Dans la suite du Comte de Monte-Cristo, des dizaines d'auteurs s'essayent au genre du « surhomme », terme choisi par Xavier Fournier pour désigner cet être providentiel, qui possède un pouvoir, car il est au-dessus de l'homme lambda. Le Prince Rodolphe, dans Les Mystères de Paris d'Eugène Sue, en est un autre exemple. L'urbanisation, l'arrivée de nouvelles populations autrefois rurales, et la transformation de Paris provoquent aussi une multiplication des identités, pour un individu.

 
« Autour de 1820, on assiste à de nombreux bals costumés. Le port du masque était une mode, mais permettait aussi de se balader incognito au bras de sa maîtresse »
 

« Des articles de presse de l'époque s'inquiètent de cette tendance, qui injecte du mystère un peu partout. On aurait même repéré, à cheval dans les rues de Paris, une femme masquée, vêtue d'un costume noir, sabres au dos, et enseigne où figurent deux aigles stylisées fièrement portée. Il y a une sorte d'hystérie médiatique — le terme est anachronique — autour de l'identité secrète. » Bien entendu, l'engouement autour du surhomme, ou de la surfemme, dérive aussi de Napoléon, lié au personnage du Comte de Monte-Cristo.

 
L'engouement général, et la censure effrénée
 

Pour revenir à notre époque, difficile de ne pas s'émerveiller — ou s'agacer, c'est selon — de la capacité des éditeurs à multiplier les licences de leurs super-héros. Mais le XIXe siècle aura aussi vu cet engouement s'étendre à d'autres secteurs de la production culturelle. « À partir du Second Empire, une certaine économie s'installe : on fait un feuilleton littéraire dans la presse, puis on sort un recueil, et, quand cela fonctionne bien, une pièce de théâtre », détaille Xavier Fournier, qui rappelle qu'une loi limitait même la part de feuilletons dans la presse, afin de laisser une place à l'information.

 

Le développement du genre se poursuit, et porte avec lui des personnages hauts en couleur : au cours de ses recherches, Xavier Fournier a ainsi retrouvé « une sorte de Batwoman de 1909, sidérante : elle porte un costume avec des ailes de chauve-souris, une ceinture à gadgets, des lunettes pour voir la nuit... Elle a la mentalité d'un Sherlock Holmes, et elle est indéniablement féministe ». Le début du XXe voit également le théâtre disparaître au rang des exploitations, au bénéfice du film.

 

« Par exemple, Judex, de George Franju, en 1916, s'est fait selon ce schéma : il s'agit d'une sorte de V for Vendetta avant l'heure, ou d'un ancêtre du Shadow. Et le film a été novellisé, vers 1915-1920, ce qui permet de retrouver l'histoire en librairie. » Néanmoins, les aventures des super-héros sont sous l'œil de la censure, dès le début du XXe siècle. Si les auteurs ont pu s'essayer au genre sans difficulté, passant d'une œuvre « littéraire » au policier ou à l'homme-mystère, il n'en est plus de même avec le retour d'un ordre moral.

 

« Ce dernier n'est pas étranger à la séparation de l'Église et de l'État, qui génère paradoxalement un regain d'énergie des censeurs. Il y avait notamment l'abbé Bethléem, qui avait écrit un livre de règles morales, et faisait des scènes dans les gares de Paris en déchirant des livres vendus en kiosques », souligne Xavier Fournier. Les surhommes gênent à la fois la droite catholique et la gauche communistes : la première y voit un insupportable intermédiaire entre l'homme et Dieu, et la seconde un obstacle à la lutte des classes.

 

Malgré ces obstacles, le super-héros a la cote : 1911 voit ainsi la naissance du Nyctalope, souvent présenté (faussement) comme le premier héros français, signé Jean de la Hire. Si le personnage est resté dans les mémoires, son auteur est aujourd'hui frappé d'infamie, pour avoir été un collaborateur notable pendant la Seconde Guerre mondiale. 

 
Le Nyctalope, version revue par Serge Lehman, Gess et Delf, chez Delcourt