Sur Wikipédia, les sans PagEs font la chasse aux inégalités de genre

Laure Besnier - 17.05.2018

Interview - Sans PagEs - Wikipédia Femmes - Encyclopédie universelle


Ils sont 140 participants, anonymes pour la plupart, à écrire des articles lors d’ateliers ou sur leur temps libre dans le cadre du projet des sans pagEs. Féminiser Wikipédia, réunir autant de biographies de femmes que d’hommes, l’initiative, créé en Suisse, par Natacha Rault – chargée de projet au service égalité de l’Université de Genève – s’inspire et entend dépasser son équivalent, Women in Red.


En tout, les sans pagEs ont publié 2805 articles francophones et pas seulement des biographies : il s’agit de mettre la femme à l’honneur, dans tous les domaines qui les concerne. Natacha Rault a accepté de faire le point, dans nos colonnes, sur la constitution, l’activité du projet ainsi que son avenir. Non sans nous oublier de nous parler d'écriture inclusive ni de questionner la démarche bénévole des sans pagEs. 


 


 

ActuaLitté : Comment est né le projet des sans pagEs ?


Natacha Rault : Le projet est partie d’une série d’ateliers pour réduire le fossé des genres à l’Université de Genève (UNIGE). La fondation Émilie Gourd avait mandaté le service égalité de l’UNIGE pour organiser une conférence sur le gender gap sur Wikipedia. J’ai également proposé de lancer des ateliers de contribution (le premier portait sur la biographie des femmes en suisse, ndlr).

Puis en juillet 2016 lors de Wikimania (conférence internationale, ndlr), nous avons rencontré Rosie Stephenson des Women in Red (projet qui produit des biographies de femmes sur Wikipédia, ndlr) qui nous a expliqué qu’il n’y avait pas de version des Women in Red dans chaque langue sur l'encyclopédie. Nous avons regardé ce qu’elles avaient fait, comment, et nous nous sommes fortement inspirées de tout cela. 
 

Quels objectifs vous êtes-vous fixés ?











Natacha Rault : Un groupe sans pagEs dans toutes les grandes villes francophones (pas seulement la France, mais bien la francophonie) d’ici 5 ans, arriver à réduire de 1% le fossé des genres l’année prochaine sur toute la francophonie, réduire le gender gap aussi sur les autres projets wikimedia (dont Wikipedia est le plus connu), notamment Wikisource (projet de bibliothèque numérique, ndlr).

C’est pourquoi nous avons un atelier mensuel pour mettre les œuvres d’autrices qui sont dans le domaine public sur Wikisource : Sappho, Marie de France, Marie d’Agoult, Émilie du Châtelet, etc. Ce projet est réalisé en collaboration avec la plateforme web George le deuxième texte et le projet de recherche Visiautrices


.

Nous souhaitons encourager les femmes, les LGBTQI, et les personnes non binaires à contribuer davantage, encourager les dépositaires de savoirs minoritaires à contribuer pour avoir une pluralité et une diversité de sujets représentés et une plus grande diversité de contributeurs et contributrices.

Nous contribuons notamment avec Queercode qui retrace les parcours des femmes lesbiennes dans la résistance et les cartographie. Et, également, encourager les initiatives africaines en collaborant avec Wikiloves Africa et Wikiloves women. A ce titre, nous avons participé à un concours en ligne sur les féministes africaines et organisé un évènement sur les cyberféministes Africaines à la Gaité Lyrique à Paris.
 

Wikipedia, un réservoir de ressources pour
les géants de la high tech


Vous collaborez avec le projet Women in Red par le biais de traductions. Comment les sans pagEs se différencient de ce modèle ? 


Natacha Rault : Nous avons décidé d’orienter le projet vers la réduction du fossé des genres, et de ne pas nous cantonner uniquement aux biographies de femmes, mais également de rédiger des articles concernant les femmes, le genre et le féminisme en général. 

Nous avons aussi appelé le projet les sans pagEs sans employer le terme de femmes, pour ne pas exclure la participation d’hommes ou de personnes ne se définissant pas comme femmes, et de ne se pas cantonner à une contribution biographique.
 

Comment choisissez-vous les femmes dont vous faites la biographie ?


Natacha Rault : Chaque personne peut contribuer sur les sujets qu’il ou elle souhaite à condition que cela respecte les critères d’admissibilité de Wikipedia. Nous avons, par ailleurs, des listes de travail qui pointent vers des articles que nous avons identifiés comme manquants.
 

De quel article êtes-vous le plus fière ? 


Natacha Rault : J’ai rédigé environ 130 articles en tout depuis 2015. Dernièrement, en collaboration avec d’autres personnes, j’ai fait une liste des victimes de la chasse aux sorcières avec une carte interactive cliquable qui renvoie vers les articles en différentes versions linguistiques. Tout cela grâce à l’aide de contributeurs versés en cartographie qui ont, à partir des entrées de Wikidata (base de données multilingue), généré cette carte ! Ce dernier article a demandé un travail beaucoup plus conséquent que les autres, et n’est pas terminé.

Nous sommes toujours à la recherche de sources répertoriant les sorcières exécutées, qu’elles soient contemporaines ou pas. L’idée est d’utiliser cette carte dans le cadre d’un projet nommé WikiAlpenForum visant à développer les contenus liés aux Alpes. Les procès en sorcellerie ont débuté à Sion dans le Valais Suisse en 1428, et avec le groupe des sans pagEs dans le Valais nous sommes en train d’organiser un évènement sur les femmes dans les Alpes. Les Valaisannes ont formé un groupe à Sion qui est très actif et organise des rencontres mensuelles. 
 

En “française” dans le texte : Roberte la Rousse
oeuvre à féminiser la langue

 

Avez-vous un cahier des charges précis pour l’architecture des biographies ? Où trouvez-vous et vérifiez-vous vos sources ?


Natacha Rault : Nous avons des règles et des usages communautaires, mais pas de « cahier des charges ». Une contributrice a rédigé un squelette d’article pour les novices. Nous avons par ailleurs des tutoriels issus du Wikimooc, un MOOC pour apprendre à contribuer sur Wikipedia 

En ce qui concerne les sources, nous attendons que des personnes comme vous les créent ! Nous utilisons les médias, les archives, les bibliothèques et les sources académiques. 
 


Comment écrivez-vous les biographies en évitant des « biais de genre » (aborder la vie d’une femme par son mariage par exemple) ? Quelles représentations féminines tentez-vous d’éviter ou, au contraire, de mettre en avant ? 


Natacha Rault : Nous essayons de sensibiliser les personnes suivant nos ateliers au biais de genre en demandant de ne pas nommer une femme par son prénom (habituellement peu pratiqué dans les biographies d’homme) et de se focaliser d’abord sur ses compétences, plutôt que sur ses relations affectives et familiales avec des hommes.

Pour ma part, j’utilise autant que possible le langage épicène donc autrice ou auteure, écrivaine, poétesse, professeure... C'est ce que, depuis deux ans, on nomme langage inclusif sans qu’aucune féministe de ma connaissance ne valide ce terme né d’une campagne de communication de Mot Clef et qui veut tout dire et rien du tout, car l’inclusivité est une notion plus large que le genre et on ne saurait traiter une minorité discriminée représentant 1% de la population comme une moitié de population étiquetée sous le terme de « femme ». 

Ensuite il faut travailler sur les biais de genre. Une contributrice, DeuxPLusQuatre, la fondatrice du groupe Ateliers femmes et féminisme à Nantes a rédigé des recommandations : « comment écrire sur les femmes ». 

Quelles sont les difficultés que vous rencontrez ?

Natacha Rault : Le manque de temps, cela demande beaucoup d’énergie et nous sommes bénévoles. Nous avons besoin de personnes qui prennent la relève dans l’organisation et la coordination, mais comme les femmes ont en général moins de temps libre à leur disposition on bute sur des problèmes de relève du leadership.

Je crois pour ma part que si la contribution (écrire des articles) doit rester libre et gratuite on ne viendra pas à bout du gender gap sans avoir des personnes travaillant pour l’organisation et la coordination des initiatives, des personnes ayant un fort potentiel de persuasion et de leadership, parlant plusieurs langues et passionnées par la culture encyclopédique, le libre partage de la connaissance et le monde du libre (vous voyez le challenge pour trouver ce profil en bénévole et en plus disponible, prête à se sacrifier sans rien attendre en retour ?) Or nous sommes bénévoles, et le bénévolat a ses limites.

Donc l’objectif d’ici 5 ans serait de trouver de généreux et généreuses mécènes pour financer des postes salariés dans notre association ! Sinon nous risquons de grossir trop vite et de nous essouffler...
 

Il y a beaucoup de projets similaires au vôtre pour féminiser Wikipédia. Si je cherche à participer à cette entreprise, comment choisir quel projet rejoindre ? 


Natacha Rault : Selon vos affinités et votre localisation géographique ! Les sans pagEs se veulent une plateforme répertoriant et mettant en commun ces projets et nous souhaitons aussi aider toute personne souhaitant monter un nouveau projet. 
 

#1Lib1Ref : la campagne Wikipedia
joue les prolongations

 

Quelles sont vos attentes, vos projets ? 


Natacha Rault : J’aimerais pour ma part créer beaucoup plus d’interactions entre les versions linguistiques car Wikimedia.

J’aimerais bien donner des cours sur Wikipedia dans les écoles sur le fossé des genres et faire en sorte que d’ici 5 ans, toutes les grandes villes de la francophonie disposent d’une initiative locale réunissant des contributeurs et des contributrices pour réduire le fossé des genres. Wikipedia est le premier lien qui apparait en lançant une recherche google sur un sujet, c’est un des sites les plus consultés au monde, et en plus il est libre et gratuit, donc il me parait important d’avoir nos fameuses « role models » sur cette encyclopédie pour faire en sorte de faire connaitre les femmes notoires au public. 

Le fossé des genres a diminué de 0,8 % entre 2017 et 2018, aussi nous devons continuer sur notre lancée et nous avons vraiment besoin de contributrices qui non seulement contribuent, mais se lance dans la formation de nouveaux groupes locaux. 
 

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