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Sylvain Runberg : “Les prisons, plutôt que réinsérer, deviennent des écoles du crime”

Florent D. - 13.09.2017

Interview - mars esclaves prisonniers - Terre Mars planete - écologie religion futur


C’est la bande dessinée de la rentrée qui déménage : des prisonniers condamnés sur Terre sont envoyés sur Mars pour terraformer et rendre la planète rouge habitable. Le tout dans des conditions de travail que l’on qualifierait d’esclavagisme. Sylvain Runberg, au scénario, et Grun pour les dessins, signent un titre fantastique. On se retrouve sur la grande rouge...

 

 

ActuaLitté : Vous évoquez une Terre dont il faut à tout prix partir vite, impliquant la colonisation d’une planète sans vie possible, a priori. Quelle est la responsabilité des créateurs sur la question des bouleversements que connaît notre planète ? Informer ? Alerter ? Inquiéter ? 

 

Sylvain Runberg : À mes yeux, la première — et la seule ? — responsabilité des créateurs est de tenter de faire un récit de qualité, quel que soit le type de récit. Ensuite, il peut y avoir dans les bases de ce récit des éléments liés à notre réalité, sociale, politique, économique, scientifique, que portent de manière plus ou moins apparente les personnages qui y apparaissent.

C’est le cas dans « On Mars », dont les sources d’inspirations principales sont au nombre de trois : la colonisation martienne, la question carcérale, les politiques sécuritaires et le phénomène sectaire. Jasmine Standford, notre personnage principal, en débarquant sur Mars, pour y purger une très longue peine dans les camps de travail de la planète, sera confrontée à ces trois phénomènes. Maintenant, notre approche n’est pas d’informer ou d’alerter, mais de tenir le lecteur en haleine, de lui faire apprécier le récit.

Évidemment, si à la suite de cette lecture, les gens commencent à se poser des questions sur les thématiques évoquées, c’est un bonus appréciable pour nous, en tant qu’auteurs. Mais ce n’est pas notre objectif premier. 

 

On peut difficilement parler de science-fiction, tant le sujet semble se dérouler demain. Pourtant, la colonisation de Mars est un thème classique – je pense au Dieu venu du Centaure de Philip K. Dick, comme à bien d’autres. Comment avez-vous abordé la constitution de cette autre civilisation, reposant sur un modèle de carte et d’esclavage à peine déguisé ?

 

Sylvain Runberg : Nous sommes partis du constat suivant : par le passé, des terres vierges ont été défrichées par des prisonniers, des catégories de population dont les pouvoirs en place cherchaient à la fois à se débarrasser tout en les utilisant : l’Australie, les bagnes de la Guyane française sont autant d’exemples qu’on peut lier à ce qui se passe dans « On Mars ».



 

Depuis plusieurs décennies, une loi planétaire y autorise les autorités terriennes à envoyer dans les camps martiens toute personne condamnée à une peine de prison d’au moins cinq ans pour y purger sa peine, pour payer sa dette à la collectivité, participer à la construction de ces colonies humaines. C’est ce qui arrive à Jasmine, ex-flic ayant commis une bavure lors d’une opération de police. Jasmine, qui, pourtant, défendait avec conviction ce système-là. Et qui va se retrouver de l’autre côté de la barrière, tentant d’y survivre.  

 

La parole divine, salvatrice, ou porteuse d’espoir : c’est une piste ou un mirage qui finit par toucher les prisonniers-esclaves de Mars. À quoi sert cette dimension religieuse dans votre univers ? Etait-elle indispensable, pour caractériser la dimension oppressante ?

 

Sylvain Runberg : En prison, il est souvent indispensable d’appartenir à un groupe si l’on veut survivre à la violence des autres prisonniers, mais aussi de l’administration pénitentiaire, dans certains pays en tous cas. Et parfois, appartenir à un groupe religieux peut aussi aider à devenir membre d’une communauté qui protégera l’individu. C’est ce qui se passe avec cette Église Synchrétique qui prospère parmi les prisonniers martiens.

Sur ces sujets, j’ai beaucoup échangé avec le sociologue Laurent Bonelli, un des meilleurs spécialistes français de la question pénitentiaire. Sachant que les prisons françaises sont depuis des décennies pointées du doigt par des instances internationales par leur manque de respect de la personne humaine. Ce qui se traduit par un taux de récidive très élevé, près de 60 %. Des prisons qui plutôt que réinsérer deviennent des écoles du crime. Et au final plus de récidives, c’est avant tout plus de victimes.
 

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En comparaison, les pays scandinaves, qui ont une approche de la question tout à fait à l’opposé (peines plus courtes, conditions d’emprisonnement bien meilleures), ont un taux de récidive d’à peine 20 %. Et autant de victimes en moins. C’est un des sujets qu’aborde aussi « On Mars », en filigrane.  

 

À la lecture me venaient des images de Moïse sauvant les juifs de Pharaon, Marche ou crève de Stephen King mais également de ce roman paru chez Albin Michel, de Colson Whitehead, sur l’esclavage. Que dit votre BD du monde moderne ? L’Uberisation de la main d’œuvre, doublée de cette peine par laquelle les prisonniers œuvrent à un monde meilleur qu’ils ne verront jamais ? 


Sylvain Runberg : Le travail en prison est une réalité. Près de 25 % des prisonniers français travaillent, pour des entreprises privées et publiques. Sans salaire minimum, ils ne sont pas protégés par le même droit du travail qu’un individu lambda.



Ce n’est donc même pas de l’Ubérisation dont il s’agit ici, c’est encore pire. Et les dizaines de milliers de prisonniers envoyés dans les camps martiens constituent une main-d’œuvre gratuite, corvéable à souhait, leurs conditions de vie sont misérables, et la mortalité parmi eux est très élevée, meurtres, incidents de travail, suicides, c’est ce quotidien-là que Jasmine va découvrir, car évidemment, les autorités terriennes ne communiquent pas sur ces questions vis-à-vis de leurs populations.

De même que nos différents gouvernements ne le font pas non plus vis-à-vis de la situation des prisons françaises. Sur ces questions, c’est terrible à dire, mais la lâcheté des autorités terriennes dans « On Mars » fait écho à la lâcheté de la plupart des politiques français sur le sujet, de Droite comme de Gauche.Qui a parlé des prisons françaises et de leurs conséquences en termes de récidives — et donc de victimes supplémentaires — durant les dernières élections présidentielles parmi les principaux candidats ?

Si j’ai bien suivi tous les débats, la réponse est simple : personne.



Sylvain Runberg ; Grun – On Mars, T1. Un monde nouveau – Editions Daniel Maghen – 9782356740519 – 16 €