Sylvie Folmer : “Celui qui lit le conte réveille nos images intérieures“

Tsaag Valren - 18.12.2015

Interview - Sylvie Folmer - lecture contes - images intérieures


À tout juste 34 ans, Sylvie Folmer est une sacrée baroudeuse de l’imaginaire. Née en Bretagne, à la fois bibliothécaire, écrivain, chercheuse et conférencière en littérature orale, elle se passionne depuis toujours pour les contes et légendes. Elle a publié deux recueils de contes, Les Loups chez Albin Michel en 2010, et Le Chant des Fées chez Terre de Brume en 2014. 

 

Sylvie Folmer ® Laurent Gazal

 

 

Sylvie a suivi des études de lettres et de communication, de sociologie et de bibliothéconomie. Elle a travaillé auprès de poètes, conteurs et écrivains, avant de voyager pour collecter des récits de vie. 

 

Amélie Tsaag Valren : Quel événement en particulier t’a poussée à choisir la voie du conte, tant à l’oral qu’à l’écrit ? Est-ce ta rencontre avec Henri Gougaud ?

 

Sylvie Folmer : Très jeune, j’ai été nourrie au « lait des contes », née en Bretagne sur des terres où les veillées existaient encore. Ces histoires m’ont bercée, m’ont réchauffée, m’ont caressée tant il est vrai que la voix est un mouvement, un souffle, un geste. Sur la piste de ces récits, j’ai suivi des études de Lettres tout en me formant à l’écriture et à l’oralité auprès de conteurs, poètes et écrivains comme Yvon Le Men, Susana Azquinezer, Michel Hindenoch, Marie Faucher, Claude Seignolle ou encore Henri Gougaud, auprès de qui j’ai travaillé pendant sept ans à l’Atelier de la Parole. 

 

Au sein d’une association qui avait pour objectif de faire partager des récits à voix haute à des bébés, à des enfants ou à des adultes éloignés de la lecture, j’ai été lectrice. Il s’agissait essentiellement de réintroduire du sens, du lien, des mots, une parole artistique auprès de personnes isolées et éloignées de la lecture. Pour permettre à chacun un détour par l’imaginaire quand le réel devenait trop étouffant. 

 

J’ai également travaillé sur les imbrications corps-voix-mémoire auprès de la metteur en scène et comédienne Afida Tahri. Actuellement, je suis bibliothécaire adulte, après avoir travaillé pendant cinq ans en tant que vidéothécaire – d’où mon vif intérêt pour l’image, même si aujourd’hui mon attention ira essentiellement à la parole. 

 

A.T-V. : On est surpris par ton style d’écriture, parfois très fluide et semblant relever de l’oralité, notamment par l’utilisation des temps. As-tu une méthode d’écriture appuyée sur l’oral ?

 

S.F. : Les contes sont des histoires anciennes, aussi anciennes peut-être que l’humanité. Ils frappent bien souvent par leur singularité, tout autant que par leur universalité. Ces récits ont traversé le temps, sans cesse répétés, fragiles et pérennes, vivant sur un souffle. Ayant avant tout « fréquenté » ces histoires en les écoutant et en les racontant, je me suis attachée à garder ce rythme nécessaire à leur transmission.

 

Ces histoires nous précèdent, elles existent avant nous et sont enfouies en chacun comme un trésor. Elles sont un legs de notre mémoire collective. Nous les connaissons déjà, bien souvent. S’il peut être étrange, le conte ne nous est jamais étranger dans la mesure où il met en mouvement nos images intérieures. 

 

Il tend un miroir à nos désirs et à nos peurs les mieux enfouis... Celui qui dit le conte ne fait que réveiller nos images intérieures, mettre en mouvement notre récit personnel et collectif. Les imaginaires se fécondent, lorsque l’on raconte. Il y a une sensualité de cette transmission. Tout en racontant une histoire, les contes, à leur manière symbolique et mystérieuse, nous disent quelque chose de notre histoire. Les contes sont faits du langage de nos rêves. Chaque légende est modelée par celui qui l’accueille, celui qui la dit et lui redonne vie. « Un conte vaut pour ce qui s’est tissé et retissé autour de sa trame » nous rappelle Italo Calvino. On articule notre histoire avec celle de notre groupe, et avec ceux qui nous ont précédés. Et celui qui reçoit fait à son tour œuvre de création, et – qui sait ? – peut-être ensuite de transmission. 

 

A.T.-V. Le voyage a-t-il nourri ton inspiration et ton ouverture aux autres ?

 

S. F. : Bien sûr, j’ai appris en voyageant, notamment en allant à la rencontre d’autres cultures, d’autres rêves, d’autres langues, d’autres lumières, d’autres rythmes... Aujourd’hui l’origine et la circulation des contes restent un mystère. On a cherché et on cherche encore le pourquoi et le comment de cette universalité thématique et structurelle. Mais leur universalité n’empêche pas leur singularité. Chaque région, chaque village, chaque conteur s’il entend une histoire qui trouve écho en lui se l’approprie, l’habille selon les mœurs du pays, le situe au coin de sa rue ou au bout du champ pour qu’il sonne juste, le fait « beau » selon une recherche esthétique propre à sa langue. 

 

Ainsi, l’étude des contes se révèle d’une étonnante diversité et apporte ce plaisir jamais lassé de retrouver une même partition révélant selon l’un ou l’autre de ses interprètes un sens, une profondeur, une nuance inédite. Le jeu de l’autre et du même, de la reconnaissance et de la distinction, qui permet une rencontre où chacun peut faire découvrir à l’autre un savoir et une saveur spécifiques.

 

 

A.T.-V. Tu es bibliothécaire à Bordeaux. On entend beaucoup d’échos en ce moment, selon lesquels « les jeunes ne liraient plus »... Est-ce ce que tu constates ? Penses-tu que faire appel au conte oral puisse favoriser la lecture ?

 

S. F. : Aujourd’hui le goût des contes, qu’on croyait disparu, renaît un peu partout. Et adultes comme enfants, assoiffés d’histoires, en cherchent la source partout, à l’école ou dans les festivals, dans les salles d’attente des médecins ou chez le grand-père du voisin, dans les bibliothèques, à la radio ou au cinéma. Bref, pour reprendre la très jolie formule de Marthe Robert, « Les histoires à dormir debout sont de celles qui tiennent le mieux éveillé… » 

 

Or, ces histoires qui aident à grandir, ces récits qu’on « tête avec le lait de sa mère », selon la formule dogon, s’ils sont universels, ne sont pas toujours universellement transmis, tant s’en faut, dans toutes les familles. Car pour dire, conter, chanter, jouer avec les mots, encore faut-il avoir la tête à cela, c’est-à-dire, avoir du temps pour ce qui n’est pas utilitaire, être suffisamment disponible pour être dans le registre du désir, du plaisir. La situation n’est bien évidemment pas toujours aussi gaie dans toutes les familles et à tous les moments. De nombreuses études ont montré que ce jeu avec diverses formes de la langue orale était un préliminaire essentiel à l’acquisition des formes écrites de la langue. Et que la langue de la narration (écrite ou orale) était une langue structurée, rythmée, absolument nécessaire à la construction de la personnalité de l’enfant. 

 

Donner à l’enfant le goût de lire bien au-delà de l’obligatoire, c’est lui offrir les moyens de vivre et de dire plus tard sa vie de manière créatrice. Comme le dit Marc-Alain Ouaknin, un langage en mouvement permet de construire une identité en mouvement.

 

A.T.-V. : Il y a de nos jours un engouement certain pour la préservation de la faune sauvage, pour l’imaginaire... dirais-tu, comme Claudine Glot, que cela résulte d’une « certaine misère spirituelle » ?

 

Les contes nous rappellent aujourd’hui, et ce de manière tout à fait pertinente, que, l’important, ce n’est pas tant l’individu, mais l’ensemble. Cette littérature orale nous dit bien que tout : végétal, animal, minéral, souffle, feu, langue, femmes et hommes, soleil, pluie et nuages par-dessus, que tout résonne ensemble, et que tous nous avons à voir les uns avec les autres. Nombreuses sont les correspondances entre les règnes. Il témoigne de la parenté de tout ce qui compose le monde. Une grande partie du répertoire des contes est écologique avant l’heure. 

 

Dans l’univers du conte, chaque détail compte, chaque rencontre, même avec le plus petit des petits animaux. Même avec un caillou, le chant de la rivière, ou une vieille grenouille qui parle. C’est tout un art de l’attention qui se révèle dans ses histoires. Une attention au monde dans ses manifestations les plus modestes pour accéder au bonheur... 

 

Aux héros de ces histoires, comme à chacun d’entre nous, il manque toujours quelque chose. On ne compte plus les princes malchanceux, les bergers teigneux, les enfants miséreux qui voyagent sur le chemin du conte. Et si telle princesse semble avoir réuni en elle tous les avantages extérieurs de la beauté, de la richesse et d’une belle lignée, c’est le cœur alors qu’on lui a fait boiteux : la pauvre, elle ne sait ni aimer, ni pleurer, ni donner. Bref, rien de parfait, comme dans la vie, et l’on peut tout à fait s’identifier. 

 

Miracle, en général, le héros est décrit à gros trait, à peine un nom (chaperon rouge), pas de nationalité précise (dans un pays très très loin d’ici ou tout près c’est selon), pas d’âge vraiment (à part celui de tous les possibles), une filiation tout ce qu’il y a de plus flou, bref : c’est nous, c’est elle, c’est lui. 

 

Et c’est lui, ou c’est elle, c’est nous qui allons partir sur les routes pour chercher ce qui nous manque, ou juste pour avoir vu du pays, s’être fait un destin, avoir été plus loin. Les héros de conte sont curieux de l’autre. Et ces récits sont bien des modèles de rencontre avec le monde, avant d’être ceux d’une rencontre avec soi. 

 

Il était une fois, une fois où tout est possible, une fois où le monde s’ouvre, une fois qui est toutes les autres fois et pourtant à nulle autre pareille...

 

Sylvie Folmer ® Laurent Gazal

 

 

A.T.-V : Parle-nous de ton loup et de ta fée préférée ?

 

Ma première rencontre avec un loup a eu lieu, elle aussi, dans mon enfance. J’avais six ans et l’on m’emmenait écouter un conteur qui vivait avec des loups. Un meneur de loups et d’histoires, donc. Ce soir-là, la plus vieille louve de sa meute l’accompagnait. 

 

Terrifiée par l’homme – contrairement à ce que disent les légendes —, entourée de mille yeux dévorants, assaillie de cris d’enfants aux dents pointues, elle avait arpenté la scène de long en large nerveusement, et puis soudain avait sauté de l’estrade pour venir se coller contre mes genoux. Elle est restée là jusqu’à la fin du spectacle. 

 

Indéniablement le loup a fasciné et fascine encore selon les dires de tous les éthologues et scientifiques qui ont travaillé avec lui. Signe de cet « ensorcellement », son omniprésence dans la toponymie de notre pays, mais aussi dans notre littérature, nos dictons, chansons, contes, etc. Dessinant des frontières ou des points de rencontre entre le civilisé et le sauvage. La société des loups ressemble étrangement à celle des hommes et, dans de nombreuses légendes, le loup est appelé « frère ». Une ressemblance dérangeante, peut-être, car ne sommes-nous pas en partie responsables des maux dont nous l’accusons ? L’homme n’est-il pas plus destructeur que le loup dans le cycle naturel ? Relisons donc Paul-Emile Victor, le célèbre scientifique et explorateur polaire, dans « Le Génie des loups » : « Nous n’avions pour eux aucune haine. Ils faisaient métier de loups comme nous faisions métier d’hommes. [...] Il n’y avait aucune cruauté en eux. Ils étaient nés prédateurs. Comme l’homme. Mais ils étaient restés prédateurs, alors que l’homme était devenu destructeur. »

 

Quant aux Fées, elles sont de tous les temps et de tous les pays. Je crois que ne saurais choisir entre aucune d’elles. Je les aime toutes, et toutes entières : comme Nature, elles se montrent joueuses, emportées, infiniment généreuses, parfois cruelles et dangereuses. Elles dansent et chantent d’une même ardeur leurs joies et leurs peurs, leurs amours et leurs peines. Avec ces dames de grand pouvoir, tout est histoire d’amour, affaire de cœur et de désir. Leur sagesse révèle des trésors de malice, de tendresse et de bons conseils pour s’en aller le pas léger et le cœur clair sur les sentiers de cette terre. Elles nous rappellent que « l’amour pousse mieux en terre de mystère », qu’il est doux de « suivre jusqu’au bout ses désirs » et de ne pas oublier de « laisser sa part à l’invisible ». Leurs légendes révèlent un art de l’attention au langage obscur de la nature et de la liberté qui sourd par-dessous le fracas du monde. Peut-être suffit-il seulement d’écouter...

 

« Ne vois-tu pas ce joli sentier qui tourne dans la bruyère ?

C’est le sentier qui mène au beau royaume des fées,

où nous devons, toi et moi, nous rendre cette nuit... »

La ballade de Thomas le Rimeur

 

 

Les Loups, paru chez Albin Michel en 2010, qui propose une découverte des différentes facettes de cet animal paradoxal en plus de 70 contes et légendes du monde entier. Il a reçu le prix littéraire Première Création 2011 de l’Association Régionale des Universités d’Aquitaine, ainsi que le Prix d’Honneur du concours littéraire de l’Académie poétique et littéraire de Provence dans la catégorie Contes. Il a été traduit la même année aux éditions Sigueme, sous le titre Cuentos de Lobos. Il a fait l’objet d’adaptations à l’écran et sur scène et s’est vendu à l’étranger dans de nombreux pays francophones. 

 

Le Chant des Fées, paru chez Terre de Brume en 2014, continue d’explorer, au travers de plus de cinquante légendes de fées et de sorcières, ce fabuleux patrimoine universel de l’humanité que constituent les contes, visant à faire transparaître ce qu’il y a de plus intemporel dans ces histoires anciennes et pourtant chaque fois nouvelles. Il vient de recevoir le Prix des Frères Grimm 2015 du Centre Européen pour la promotion des Arts et des Lettres.

 

Sylvie Folmer travaille actuellement sur un nouveau recueil, ainsi que sur des projets d’adaptation de ces contes sous forme d’albums et de livres d’artiste.