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Thierry Bellefroid, Livrés à domicile : “Réconcilier le téléspectateur avec l'émission littéraire”

Antoine Oury - 24.05.2016

Interview - Thierry Bellefroid télé - Thierry Bellefroid RTBF - Livrés à domicile émission


« Thierry Bellefroid, c’est un peu le PPDA de la télé belge », nous a résumé une attachée de presse : elle pensait plus à l’ampleur de la carrière qu’au personnage, évidemment. Et pour cause : passé par le grand reportage et la présentation du JT, Thierry Bellefroid est aujourd’hui à la tête d’une des émissions littéraires les plus originales du PAF. Eh oui, car si ce sont les Belges qui regardent souvent la télévision française, il est peut-être tant que cela change, et tant mieux si c’est pour découvrir Livrés à domicile, l’émission hebdomadaire de La Deux qui place livre et lecteur au centre de l’attention.

 

Thierry Bellefroid (Livrés à domicile, RTBF) - Festival Le Livre à Metz

Thierry Bellefroid, en avril dernier au Festival Le Livre à Metz (ActuaLitté, CC BY SA 2.0)

 

 

ActuaLitté : Pouvez-vous nous faire le pitch de l'émission Livrés à domicile ?

 

Thierry Bellefroid : Livrés à domicile, c'est une émission qui se déroule toutes les semaines chez un lecteur. Celui-ci nous offre le décor de sa maison — il n'y a pas de location — et nous débarquons le matin avec 4 caméras et un camion d'éclairages, pour repartir le soir. Nous tournons en un jour l'émission, qui, une fois montée, durera une cinquantaine de minutes.

 

Comment le spectateur participe-t-il à l'émission ?

 

Thierry Bellefroid : Le spectateur n'est pas seulement notre hôte, mais aussi partie prenante des deux grands plateaux : le premier, généralement dans son salon, c'est celui avec l'auteur invité de la semaine : notre hôte a lu le livre, ou les livres s'il veut aller plus loin, mais nous ne l'obligeons pas. Le service minimum, c'est la nouveauté, qu'il reçoit en service presse. Le deuxième plateau concerne de la critique pure, un peu style « Grande Librairie », avec 4 personnes autour d'une table : le lecteur qui nous reçoit, notre chroniqueur permanent, le chroniqueur de la semaine et moi-même. Nous avons tous lu un même livre, que j'ai choisi, dont l'auteur n'est pas présent, mais dont j'ai envie que nous parlions — c'est très subjectif.

 

J'essaie de mettre en avant des découvertes, beaucoup de traductions, puisque ces auteurs sont peut-être moins promus dans la zone francophone et belge.

 

Pourquoi avez-vous souhaité mettre le spectateur au centre de l'émission ?

 

Thierry Bellefroid : Nous sommes partis de l'idée que le modèle "idéal" d'Apostrophes, sur lequel se basaient toutes les télévisions françaises et belges, était un peu daté. Tout le monde avait l'impression qu'en refaisant ce que Pivot avait fait, on allait réussir à réconcilier télé et livre, peser sur les ventes et ainsi de suite. Mais ce modèle avait une limite, celle de laisser de côté pas mal de gens, qui se sentaient exclus du fait de ne pas être impliqués dans l'émission. Il y a un côté, encore très présent dans la plupart des émissions françaises que j'apprécie par ailleurs, « Nous on sait. Nous on détient le bon goût. » Ce “nous” peut être pluriel : l'animateur et ses chroniqueurs, l'animateur et des spécialistes, mais c'est la même idée du spécialiste qui dit au spectateur ce qu'il est de bon ton de lire. On s'est demandé comment briser ce moule pour réconcilier les spectateurs fâchés avec ces émissions littéraires, et de fil en aiguille nous sommes arrivés à ce concept.

 

Ce dernier est né des réflexions de ma productrice, du premier réalisateur, qui est parti rapidement, mais a pensé toute la grammaire visuelle. Le chroniqueur permanent et les autres chroniqueurs de l'émission précédente, Mille-Feuilles, ont eux aussi ramené leurs idées. La première mouture n'était pas chez les lecteurs, mais dans différents lieux de vie, et le directeur de la RTBF François Tron nous l'a proposé en nous suggérant d'aller plus loin.

 

Comment préparez-vous l'émission avec le lecteur ?

 

Thierry Bellefroid : À vrai dire, je ne prépare pas du tout les questions avec le lecteur. Il y a une grosse préparation en amont, mais pas par moi, par Isabelle : je vais l'appeler profileuse, mais elle est plutôt recherchiste. Nous avons peu de candidatures spontanées de lecteurs pour participer à l'émission, et cette personne dans l'équipe recherche en permanence des lecteurs potentiellement désireux de nous accueillir. Isabelle réalise ainsi une carte d'identité qui lui permet de coller à ma programmation : elle a un vivier de lecteurs disponibles, souvent à un an et demi de leur passage effectif dans l'émission.

 

Nous nous attachons bien sûr à proposer des choix qui correspondent aux types de littératures que la personne aime, et seule la recherchiste peut le faire, parce qu'elle sait ce qu'ils aiment, ce qu'ils recherchent et ce qu'ils ont lu, mais l'idée n'est pas de faire des mariages de fans avec leur héros, car cela exclurait le spectateur qui ne trouverait plus sa place.

 

Quand nous arrivons avec l'équipe chez les lecteurs, nous pouvons faire connaissance grâce aux informations d'Isabelle et au délai avant le tournage : il faut arranger l'intérieur et pousser les meubles, bien souvent. Je leur demande évidemment comment ils ont abordé le livre et l'auteur, mais je ne veux pas qu'ils aient répété 4 fois la question qui leur brûle les lèvres. Nous travaillons au clap, à l'ancienne, avec les 4 caméras qui enregistrent simultanément, ce qui permet d'éviter l'angoisse du direct. Et puis, ce que je dis souvent aux lecteurs et aux auteurs, parfois eux-mêmes très angoissés, c'est : « Ce n'est pas une interview, c'est une conversation. »

 

Comment se déroule l'entretien, généralement ? Les auteurs sont-ils déstabilisés ?

 

Thierry Bellefroid : Parfois l'entretien penche plus du côté du ressenti, parfois vers des questions, mais jamais les mêmes que celles d'un journaliste. Évidemment, il y a des auteurs avec lesquels cela ne s'est pas très bien passé, parce que le lecteur est sans garde-fou : s'il n'a pas aimé, il le dit, et parfois d'une manière un peu rude. C'est rare, mais cela arrive une ou deux fois par an, et des auteurs ont beaucoup de mal à entendre ça. Se faire allumer par un journaliste, ce n'est pas grave, mais par un lecteur, c'est catastrophique.

 

Certains enregistrements sont un peu tendus, mais cela prouve que l'émission est un vrai labo où les dés ne sont pas pipés. Mais cela se passe très bien la plupart du temps. Et puis, toutes proportions gardées, je suis là pour équilibrer, comme une sorte de Laurent Ruquier avec ses propres chroniqueurs, ce qu'il fait plutôt bien d'ailleurs. On peut faire des critiques, évidemment, mais le but reste de donner envie de lire et pas de crucifier un auteur.

 

Qui sont les autres intervenants dans l'émission ?

 

Thierry Bellefroid : Notre chroniqueur permanent Michel Dufranne, qui se charge des genres, du polar à la SF, fait également une chronique numérique d'une minute — les applications, les livres numériques, des initiatives d'éditeurs ou d'auteurs — avec son smartphone ou sa tablette. À présent, il est même dans la matinale télé, le 6/8, pour faire des chroniques sur ses choix de livres. Sa présence permanente dans l'émission a permis que cette littérature soit beaucoup plus mise en avant, et les choix de Michel influencent particulièrement l'émission : Caryl Ferey ou Patrick Delperdange sont apparus dans l'émission. 

 

Les chroniqueurs “tournants” se relaient, et interviennent toutes les 3 semaines. En fin d'émissions, nous proposons aussi nos différents coups de cœur, si bien que nous présentons une vingtaine de livres par émission.

 

Quel est le créneau de l'émission et l'évolution de son audience ?

 

Thierry Bellefroid : L'émission a toujours été diffusée le lundi à 22h50 ou presque, et a priori il n'y a pas de projets de changements. L'audience a malheureusement tendance à se tasser un peu, soyons honnêtes. Nous vivons sans promotion, sur notre propre public, forcément la surprise est moins au rendez-vous, mais nous allons travailler à l'année prochaine pour redonner du boost à tout cela.

 

 

Quelle est la concurrence de Livrés à domicile ?

 

Thierry Bellefroid : À la télévision belge, il n'y a que peu de concurrence : la RTBF a repris une émission de La Chaîne Parlementaire française, qui est diffusée sur La Trois, mais sinon les autres chaînes privées n'ont pas d'émissions littéraires.

 

Cela dit, la Belgique, depuis les années 60-70, a été un pays extrêmement câblé, et France 2, France 3 ou TF1 ont toujours fait partie du paysage télévisuel du Belge, sans qu'e le spectateur ait l'impression de passer à l'étranger lorsqu'il zappe. Nous sommes donc en concurrence avec des programmes français aux moyens impressionnants, quand nous travaillons avec le minimum. Surtout, ces émissions sont “à la source” dans la mesure où nos invités sont soit des Belges, qui représentent un invité sur deux, soit des Français, qui sont déjà en promotion en France. En général, nous arrivons après ces plateaux comme La Grande Librairie, même si nous faisons les demandes en avance. Jusqu'ici, il y a eu peu d'auteurs invités deux fois, et je fais en sorte que ça tourne, car il y a énormément de possibilités.

 

Comment en êtes-vous arrivé aux émissions littéraires ?

 

Thierry Bellefroid : Comme tout journaliste, j'ai commencé par le reportage, à la fin des années 80. Au milieu des années 90, j'ai présenté le journal de la nuit à la RTBF et puis un peu de reportages au long cours, au format 52 minutes, et j'ai commencé à travailler dans la bande dessinée du côté de la RTBF avec des portraits d'auteurs, et sur des sites bénévoles où je m'entraînais à la critique. Petit à petit le terrain est devenu moins présent dans ma vie au profit du studio et début 2000 j'ai fait de plus en plus de présentation. Entre 2000 et 2003, j'ai animé une émission d'infos, l'équivalent du 7 sur 7 de TF1, mais en version belge, Signé dimanche.

 

Je suis ensuite retourné sur le terrain pendant un peu moins d'un an avant de présenter le 13 heures pendant plus de 5 ans, de 2004 à 2010. C'est quand je présentais le 13 heures que j'ai monté mon premier projet d'émission littéraire, à la demande de la direction, Mille-Feuilles. Cette émission, c'était le plateau "basique" avec 3 ou 4 auteurs avec des chroniqueurs. L'émission a tenu 6 ans, mais nous avons senti à la fin qu'il y avait quelque chose de l'ordre du ghetto alors qu'on voulait vraiment une émission ouverte sur la littérature. J'en suis aujourd'hui à 11 ans d'émissions littéraires derrière moi, et depuis 11 ans j'ai toujours eu un chroniqueur de genres qui parle de polar, de fantasy, de SF, nous avons toujours parlé de bande dessinée, nous avons eu à cœur de mélanger BD et littérature... Et malgré tout, nous avions le sentiment d'être dans quelque chose d'excluant, d'où la création de Livrés à domicile. Qui entame sa sixième année d'existence l'année prochaine.

 

Vous signez vous-mêmes des romans et des scénarii de bandes dessinées...

 

Thierry Bellefroid : J'ai commencé à publier début 2000 mes premiers romans, et le dernier est paru en 2007 ou 2008, un roman pour smartphones, chez Smartnovel.com. Aujourd'hui, je me suis reconverti dans des essais sur la bande dessinée et du scénario, mais encore peu, car cela me demande du temps.

 

Thierry Bellefroid a notamment signé Féroces tropiques avec Joe Giusto Pinelli, chez Dupuis, Chaos debout à Kinshasa avec Barly Baruti, Francois Schuiten, l'horloger du rêve, chez Casterman ou encore le roman Zestes mondains chez Luce Wilquin.

 

L'émission Livrés à domicile est visible sur Auvio, le site de la RTBF.


Pour approfondir

Editeur : Glenat
Genre : bandes dessinees...
Total pages : 112
Traducteur :
ISBN : 9782344010297

Chaos debout à Kinshasa

de Bellefroid, Thierry ; Baruti, Barly (Auteur)

1974. Ernest, petit voyou de Harlem, navigue de combine en combine pour rembourser une dette à de dangereux malfaiteurs. Grâce à un concours organisé sur une radio privée, il gagne un voyage pour assister au " combat du siècle " entre Mohammed Ali et George Foreman, à Kinshasa ! Une aubaine pour Ernest qui va pouvoir se mettre au vert et renouer avec ses racines auprès de ses " frères africains ". Mais il est loin d'imaginer dans quel état se trouve le Zaïre au plus fort de la guerre froide... Dirigé d'une main de fer

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