Thierry Magnier : “Le Salon de Montreuil ne cesse jamais d'évoluer, de s'ouvrir”

Nicolas Gary - 29.11.2016

Interview - Salon Jeunesse Montreuil - auteurs littérature jeunesse - SNE Thierry Magnier


ENTRETIEN – L’éditeur Thierry Magnier vivra son premier salon du livre et de la presse jeunesse en tant que Président du groupe Jeunesse au Syndicat national de l’édition. Pour sa maison, ce sera la 25e édition avec plusieurs Pépites – les récompenses du salon – remportées au fil des années. Retour sur un secteur éditorial toujours vif, avec 625 millions € de chiffre d’affaires en 2015 – le deuxième plus important en France.

 

Salon du Livre et de la Presse Jeunesse (SLPJ) - Montreuil

ActuaLitté, CC BY SA 2.0

 

 

ActuaLitté : À quelques heures de l'inauguration, qu’incarne le Salon de Montreuil ?

 

Tiherry Magnier : Pour notre profession, c’est un rendez-vous annuel festif, et surtout un lieu où toute la production française est représentée, de façon importante. Avec les années, il est devenu international et on croise de plus en plus d’agents étrangers – les ventes de droits deviennent une activité importante.

 

Nous profitons également d’échanges avec d’autres éditeurs, étrangers ou francophones, qui, pour l’occasion de ce déplacement, viennent également visiter Paris. Nous avons ainsi croisé un groupe d’éditeurs chinois pour lequel Montreuil devient une belle vitrine pour le catalogue – peut-être plus que Bologne ou Francfort d’ailleurs.

 

Personnellement, je n’en apprécie que plus la dimension festive, qui nous permet à tous de rester liés. 

 

ActuaLitté : Ce sera votre 25e édition, quels changements le Salon vous ont marqué ?

 

Thierry Magnier : En réalité, le Salon ne cesse jamais d’évoluer, de s’ouvrir... tout en parvenant à rester le même, ce qui est absolument charmant. Bien entendu, il grandit : depuis cinq ou six ans, c’est un grand développement qu’il connaît, avec la présence d’éditeurs francophones, ce qui permet au Syndicat de conserver des relations avec chacun. 

 

Mais la manifestation devient aussi de plus en plus intelligente, dans cette expansion professionnelle. Ainsi, on a vu l’évolution portée vers l’audiovisuel, les droits étrangers, ou plus largement des questions autour de l’Europe. Tout cela se fait en conservant la fraîcheur de ce qui existait à l’époque des tentes.

 

ActuaLitté : À ce titre, deux nouvelles émissions – Yetili sur France Télévisions et La cabane à histoires sur Piwi – sont arrivées cette année, pour parler de littérature jeunesse.

 

Thierry Magnier : N’est-ce pas une excellente nouvelle ? D’autant que certains de mes livres ont été retenus ! Plus sérieusement, il s’agit là d’enjeux plusieurs fois évoqués au Syndicat : comment favoriser et encourager la présence du livre sur les chaînes de télévision. C’est donc très bien, mais certainement pas assez. 

 

Je ne comprends d’ailleurs pas pourquoi il existe des quotas – notamment sur Radio France, par exemple – pour la messe ou le nombre de chansons françaises, et rien pour la littérature jeunesse. Et surtout, à des heures décentes. Denis Cheisssoux [émission L’as-tu lu mon p’tit loup, sur France Inter] se bat pour augmenter la présence de la littérature jeunesse... mais enfin sur les radios, c’est toujours peau de chagrin.

 

Quand comprendra-t-on que l’on forme les lecteurs de demain ?

 

ActuaLitté : Et les auteurs, également. À ce titre, vous évoquiez en février dernier la possibilité d’États généraux de la littérature jeunesse, qu’en est-il ?

 

Thierry Magnier : Ils sont désormais programmés, pour le 2 octobre 2017. Cela se déroulera à la BnF, qui en sera partenaire, à l’initiative du Syndicat national de l’édition. Nous sommes en train de préparer cette journée de rencontre avec la Charte, mais il nous reste à bâtir le canevas pour que chacun puisse prendre la parole.

 

Ce sera l’occasion de parler de la chaîne du livre, de l’auteur au lecteur, de manière pédagogique. C’est-à-dire, de manière à ce que chacun puisse se retrouver et comprendre ce que les autres font. La méconnaissance de cette chaîne induit souvent trop d’incompréhensions...

 

 

 

ActuaLitté : La Charte vient d’ailleurs de lancer une campagne de sensibilisation à la situation économique des auteurs. Qu’en pensez-vous ?

 

Thierry Magnier : Je la découvre un peu avec les posts que font les auteurs, et bien évidemment, je trouve cela très drôle. Les préoccupations financières des auteurs, je suis très bien placé pour les connaître – d’autant qu’avec d’autres maisons, j’ai décidé d’augmenter les pourcentages de droits versés. Alors, cette campagne est nécessaire, parce qu’il est important de porter ses revendications, mais, dans le même temps, je m’interroge.

 

Auteurs jeunesse : “On parle de nos livres, jamais de notre condition sociale”

 

Pour les professionnels, tout cela est compréhensible : la précarité des créateurs est connue, chacun devrait travailler à ce que la situation de tous s’améliore. Mais pour le grand public, ma crainte... cela positionne l’éditeur dans un rôle assez inconfortable, et pas très juste, de celui qui exploite les auteurs. Et puis, une campagne qui repose sur le montant perçu pour la vente d’un livre, c’est une généralisation trop rapide : tous les auteurs n’ont pas les mêmes pourcentages de droits. Et tous les livres ne sont pas vendus au même prix.

 

ActuaLitté : À ce titre, les auteurs expriment de très fortes attentes dans la négociation des droits, qui est engagée avec le SNE.

 

Thierry Magnier : Évidemment ! Mais je voudrais rappeler une chose. Un contrat, c’est un accord passé entre deux adultes consentants, et surtout, qui se sont entendus. Il est toujours possible de changer d’éditeur ou de ne pas signer. Quand chacun s’engage et accepte les clauses, cela n’implique pas de râler sans cesse après l’éditeur. Les négociations entre auteurs et éditeurs n’ont rien de systématique. 

 

L’année dernière, justement lors de Montreuil, j’avais proposé à Manuel Valls que l’on passe à un taux 0 de TVA, puisque le Royaume-Uni l’a fait. Cela donnerait 5,5 % du prix à redistribuer entre l’auteur, le libraire et l’éditeur. Et dans notre économie, cela représente déjà beaucoup.

 

ActuaLitté : En parlant de négociations, l’intérêt des auteurs jeunesse, voire Young adulte, pour les agents littéraires semble grandir.

 

Thierry Magnier : C’est très possible, mais les agents restent encore confidentiels. Ce métier, qui nous vient des Anglo-saxons, devait au départ servir à quelque chose de très précis. L’agent allait accompagner l’auteur durant une certaine période, faire un travail d’éditeur, et une fois achevé, faire des propositions à un éditeur. 

 

Personnellement, je veux bien acheter un livre et payer plus cher pour l’ensemble, clefs en main. Mais je n’accepte pas que l’on me rançonne, en disant que je dois payer pour avoir simplement un auteur. Dans la maison, je négocie avec certains de nos auteurs, et ensuite les modalités se font avec leur agent. Je préfère toujours travailler en direct avec les auteurs.

 

Salon du Livre et de la Presse Jeunesse (SLPJ) - Montreuil

ActuaLitté, CC BY SA 2.0

 

 

ActuaLitté : Votre maison, d’ailleurs, a été chahutée, ces dernières semaines, par un problème de censure, pratiquée par la Mairie de Paris. Tout cela est fini ?

 

Thierry Magnier : Eh bien, deux mois après que cette triste histoire a commencé, nous avons reçu un courrier de la maire de Paris, adressé au directeur général du SNE, Pierre Dutilleul, disant que tout était rétabli. L’adjoint à la culture, Bruno Julliard, nous avait déjà contactés, et sa réponse était un peu plus militante. Mais je reste hagard devant le fait politique. 

 

J’espère surtout que mon cas est isolé : nous avons pu nous en apercevoir, mais nous avons surtout été frappés par une minorité qui était en désaccord avec la politique de la ville. Et ce n’était même pas des élus ! 

 

Cela me rappelle les maires qui ne voulaient pas faire de mariages homosexuels : s’ils n’étaient pas d’accord, au point de refuser, alors ils auraient dû démissionner, parce qu’il existe des lois et des règles à respecter – et qu’il n’y avait aucune raison de ne pas le faire.

 

Pour ces livres, quand ils ont passé la commission d’examen de la loi de juillet 1949 et qu’ils sont validés, rien ne justifie qu’un groupuscule décide pour chacun. Cette paix, on ne pourra l’avoir que si l’on rappelle que les livres sont retenus par des professionnels pour les enfants.