“Tout monothéisme incarne un puissant moyen de diviser l’humanité”, Vitaly Malkin

Nicolas Gary - 21.05.2018

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« Historiquement, Dieu et moi avions toujours partagé une indifférence réciproque », commence Vitaly Malkin. Tant que le premier n’empiétait pas sur la vie du second, en fait. Mais au début des années 2000, le retour d’un religionnisme commence à déranger l’ancien banquier russe, devenu sénateur, « puis logiquement, philanthrope », plaisante-t-il. À cet instant, la moutarde lui monta au nez : Illusions dangereuses découle de cet agacement. 


Vitaly Malkin
Vitaly Malkin - ActuaLitté, CC BY SA 2.0

 

« Faire un livre, c’est graver dans le marbre des idées. J’aime cette image du tailleur de pierre, qui laissera une trace : c’est celle de mon mécontentement », explique Vitaly Malkin. Tout a débuté avec cette prise de conscience, à Genève : des femmes en burka. Impensable une trentaine d’années plus tôt. « J’avais dans l’idée qu’un changement sociétal se produisait, alors j’ai commencé des recherches. »

 

Une équipe est mise sur pied, pour fouiller les sujets – au départ, la réflexion portait sur la monogame, « un exemple de la chimère qu’induit le système religieux ». Avec les années, les documents s’accumulent : plus de 10.000 pages de notes, de commentaires, et finalement, une nouvelle approche se dessine. « À lire les textes anciens, on comprend que le monothéisme porte en lui les germes de l’intolérance, quand le paganisme, lui, sait se montrer plus ouvert. »

 

Indissociable des mouvements politiques, le système religieux sera alors minutieusement décortiqué par Vitaly Malkin. « Mon idée rejoint celle de Nietszche : Dieu est mort, mais des groupes cherchent désespérément à le ressusciter. » Pourtant, rien dans les promesses du dogme, de ceux qui l’orchestrent et l’ont imposé au fil des siècles n’est en réalité compatible avec une société humaine. 

 

La foi la plus intense est la foi religieuse. Elle affirme qu’il existe des phénomènes surnaturels pour l’explication desquels la raison ne suffit pas. La foi n’est rien d’autre qu’un déni du bon sens et de l’ensemble de l’expérience humaine. […] Un grand nombre de personnes préfère vivre, non pas dans la réalité visible, mais dans une illusion monstrueuse. (extrait)


 

« Aux commencements, le judaïsme établit une forme de mode de vie en communauté : on comprend l’émergence de la foi, en ce que le message religieux est toujours celui de la dépendance et du désespoir. » En premier lieu, le corps, véhicule de contrôle de l’espèce humaine. « Personne n’a la tendance naturelle de se rendre dans une église chrétienne, pour s’entendre dire qu’il est un pécheur, qu’un Christ s’est sacrifié et que nous lui sommes redevables. »

 

La mort de la chair et de ses plaisirs
 

Premier point de l’essai : toutes les religions s’appliquent à limiter les plaisirs terrestres, promettant ceux d’un autre monde. « C’est tout de même le fonctionnement premier des régimes totalitaires – et je n’exclus certainement pas l’époque soviétique de cette critique. » La stratégie qui fonctionne « revient à mettre un terme au bonheur, ici et maintenant, parce que le bonheur détruit la nécessité même du fait religieux ». 

 

C’est l’évidence : « Dieu est jaloux. » Alors il existe ? « Non, mais s’il existe alors il est jaloux ! » Et pour cause : il fait de l’humain sa créature dépendante, mue dans l’existence par la honte, la soumission, l’ascèse, les restrictions sexuelles. « Pourquoi aucune religion n’encourage au bonheur et aux plaisirs de toutes les chairs ? Parce que la promesse d’un bonheur post-mortem, transitant par le jugement dernier, c’est la marchandise qu'on nous vend. » 

 

En fin de compte, l’humain n’exerce cette troublante tendance à se tourner vers Dieu, qu’au moment où il est dans les plus grands malheurs. « Ce qui fait de nous des hypocrites : depuis des siècles, nous avons entendu ce discours, et il nous revient à l’esprit, dans les instants de détresse. » D’ailleurs, l’idée que les faibles de cette vie seront promus alors que les forts seront destitués dans l’autre monde a largement participé à l’adhésion.

 

« D’abord, il est séduisant d’appartenir à une caste – souvent une caste d’élus – et d’entretenir le mythe de la révolte des faibles contre les puissants. L’avenir radieux promis par le monde soviétique alimentait cette idée, autant qu’il s’en nourrissait. » L’humanité a toujours apprécié les belles histoires, et la nécessité anthropologique de croire – fût-ce au Père Noël ou à la Petite souris – nous montre bien le schéma de pensée qui sous-tend l’espèce, point Vitaly Malkin.

 

Et de poursuivre : « L’idée acceptable serait celle d’un grand horloger qui a lancé toute la boutique, et la fait tourner. Mais l’application qui impose des contraintes pesantes pousse en réalité les peuples vers la prière et non vers les progrès sociaux. Quand le recueillement et la piété sont présentés comme une source de plaisir, alors l’exercice de manipulation est à son paroxysme. »

 

Cet asservissement est connu, et, pourtant, revient en force : les attentats du 11 septembre peuvent en être une illustration. Avec une violence que l’on n’avait presque oubliée. La multiplication d’attaques terroristes sous couvert d’un certain islam devenu fou l’illustre une fois de plus. Simplement parce que, dans son développement, le système religieux établit une fondamentale distinction entre les authentiques croyants et le reste de l’humanité.
 

Mon rejet du monothéisme a pour raison première la conviction qu’il a marqué un point d’inflexion magistral dans l’histoire de l’humanité […]. L’acceptation de la doctrine du monothéisme a considérablement freiné les progrès de la civilisation humaine, et, quels qu’aient été ses efforts durant des siècles, elle n’a pas réussi à rendre les Hommes plus heureux, bien au contraire. (extrait)


 

Société, morale et spiritualité : trois impostures

« Je commence avec cette notion que l’on a tendance à sous-estimer. Tout monothéisme incarne un puissant moyen de diviser l’humanité. On s’approprie un territoire, on part en guerre, on revendique une fois plus proche de celle véritable. La supercherie politique de ces choses ne doit pas échapper, bien entendu. Mais les faits sont là : le chemin que montre Dieu, d’après les hommes qui le représentent, ne supporte pas l’altérité. » On tue les mécréants, comme il se doit : les mauvais élèves n’ont pas leur place ici bas.

 

Le deuxième centre de la réflexion part de l’impossibilité de constituer un système moral probant dans un contexte religieux. « Cela découle du premier point : si l’on m’apprend à mépriser l’autre, parce qu’il ne croit pas comme moi, quelle morale peut sortir ? » Une pensée par nature exclusive et discriminante n’aboutira qu’à l’intolérance et la haine. « Le monothéisme, en tant que mouvement expansif, ne vise pas la morale : il recherche le pouvoir, par la division. Le système est biaisé… »

 

Plus qu’une société religieuse, il importerait de tourner les jeunes générations vers un modèle de société civile ;  la démocratie, le pire à l’exception de tous les autres, est une perspective plus réjouissante. 

 

Le dernier élément que dénonce Vitaly Malkin est celui de « la spiritualité trompeuse ». Il prend cet exemple d’un ami en Israël, qui, durant trente années de son existence, a multiplié les allers-retours entre son domicile et la synagogue… « sans jamais aller à la mer ! On lui a enseigné que la spiritualité, c’était l’étude de livres anciens, et, durant tout ce temps, il a oublié de vivre ». 

 

Presque une escroquerie intellectuelle. « D’où vient la spiritualité ? C’est avant tout ce qui apporte un épanouissement. Oublions ces idées – toujours discriminantes – de matière et d’esprit, qui nous proviennent de l’antagonisme qu’entretient le système religieux. Le développement du cerveau, de l’esprit et donc de l’humain, passe par une ouverture au monde, pas la réclusion dans des textes sacrés, qu’il faut vénérer, et auquel le sujet se soumet. » 


Vitaly Malkin
ActuaLitté CC BY SA 2.0

 

La nuance entre l’artisan, qui étudie et reproduit, et le créateur, qui vient agrandir le cercle des connaissances humaines est le même. « Et, chose qui nous ramène à l’idée première de division : ceux qui étudient tels textes sont meilleurs que les autres. Non seulement on s’entête dans ce cercle vicieux, mais il aboutit à une humanité qui va se dévorer, plutôt que de grandir », déplore l’ancien chercheur en physique.

 

Une fois ces constats posés – division, morale et spiritualité – que faire ? « Éduquer les jeunes ! Nous avons là toutes les bases pour que les systèmes éducatifs enseignent aux élèves comment échapper à la radicalisation, et apporter une réflexion profonde sur l’évolution de nos comportements. Nous n'avons pas besoin de Dieu. » 

 

[Extrait - Préface] Illusions dangereuses de Vitaly Malkin 
 

Progressivement, montrer l’imposture, pour aboutir à une humanité déreligiosée ? « Je l’espère, dans quelques générations : l’exercice du culte dans l’intimité continuera de poser problème. La laïcité établit un périmètre de tolérance et d’acceptation. Mais aucune religion ne prévoit d’accepter celui qui diffère, par sa pensée, ses habitudes ou son mode de vie. »

 

Tenter, surtout, d’enrayer d’une manière ou d’une autre, le mouvement terroriste. « Il n’y a rien de plus romantique qu’un djihadiste, et en ce sens rien de plus dangereux. Le romantique rêve le monde, tout en entretenant une fascination mélancolique : ce sont des émotions utilisables à des fins terriblement sinistres. Quand le romantique se retrouve armé, et intoxiqué, alors il fait face à la désillusion d’un monde loin de celui qu’il avait fantasmé. Il est alors en mesure de tout faire pour le changer et le rendre semblable à son rêve. » 

 

Ou comment une perception faussée du réel, à laquelle s’ajoute une méthodique manipulation religieuse, conduisent à des actes meurtriers. « Si le monde n’obéit pas à sa conception, il sera même en mesure de le détruire en cherchant à imposer cette vision. »



Vitaly Malkin – Illusions dangereuses – Hermann – 9782705695620 – 22 €
 




Commentaires
Ce ne sont pas les religions qui ont ordonné les guerres au proche orient mais bien les philosophes BHL, les politiques FABIUS JUPPE, et autres consuméristes....la laïcité n'empêche pas les malheurs et autres catastrophes, au contraire...la religion enseigne une morale et un vivre ensemble..Mr.malkin voudrait vivre sans foi ni loi.
M. Malkin fait ce qu'il reproche aux religieux excessifs et fanatiques. Il choisit les attitudes les plus négatives de partisans fanatiques de religions "monothéistes" pour tenter de détruire le monde mental de millions d'adeptes qui, tous "monothéismes" confondus, vivent paisiblement, librement et, la plupart du temps, pas plus malheureux que des athées prisonniers fanatiques de croyances politiques ou autres (consumérisme, etc). Question 1 : Y a-t-il de fanatisme que religieux ? Question 2 : Était-ce vraiment utile de détruire des arbres pour ce livre ?
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Pour approfondir

Editeur : Hermann
Genre :
Total pages : 500
Traducteur :
ISBN : 9782705695620

Illusions dangereuses

de Vitaly Malkin

Nous vivons une époque paradoxale : les extraordinaires progrès scientifiques et techniques des dernières décennies ont bouleversé notre existence, mais, dans le même temps, un fulgurant retour de la barbarie sape nos valeurs laïques fondamentales, héritées des Lumières. Religions et utopies sociales, ces illusions dangereuses constituent la pire malédiction de l'humanité ; elles assaillent notre liberté de penser et de nous exprimer librement.

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