Trondheim 'L'académie a voté pour le seul nom qu'elle connaissait'

Nicolas Gary - 05.02.2013

Interview - Lewis Trondheim - Willem - Grand prix d'Angoulê


C'est lui qui a fait fuiter les éléments qui ont mis le feu aux poudres. Lewis Trondheim, en pleine délibération de l'Académie, s'amusait à twitter tout ce qu'il savait... Mettant en ébullition la presse. La sacro-sainte Académie, accusée d'être dépassée ? Voilà qui avait de quoi faire sourire, alors que les organisateurs du FIBD avaient décidé de remanier complètement le mode d'élection de l'auteur récompensé par le Grand Prix d'Angoulême. 

 

Ce dimanche 3 février, Willem le Néerlandais reçoit le Grand Prix pour la 40e édition du Festival international de la BD d'Angoulême. Que ce soit sur Facebook, entre auteurs, ou depuis Twitter, on pouffe, on s'esclaffe... voire on rit jaune.

 

« D'un côté, on a l'impression que l'ancienne génération de Hara Kiri refait surface, quand devant elle, on retrouve celle d'Akira et de Dragon Ball, qui reste l'un des manga les plus vendus. Alors bien sûr, on peut reconnaître que la prise de risque de Willem est grande, quand il fait les caricatures de Mahomet. Mais de l'autre, on a vraiment le sentiment d'assister à un conflit générationnel, dans lequel les sages qui votent ont 40 ans de retard », expliquait un auteur à ActuaLitté. (voir notre actualitté)

 

Et parmi les différentes voix, celle du fil Twitter de Trondheim, dont les gazouillis ont alimenté la polémique. Revenant sur les modalités de cette étrange élection, Lewis Trondheim explique à ActuaLitté les origines de malaise. Pas question de tirer sur l'ambulance. Juste d'être un peu plus précis. 

 

 

avatar de Lewis Trondheim sur Twitter

 

 

« Les auteurs accrédités pendant le festival pouvaient voter pour un nom sur une short liste de 16. Les grands prix devaient choisir ensuite parmi les cinq auteurs les plus cités. Le problème a été que la majorité des grands prix ne connaissaient pas les œuvres de ces cinq auteurs. (Otomo, Toriyama, Alan Moore, Willem, Chris Ware) et que beaucoup étaient farouchement antimanga », explique-t-il. Un contexte que l'on connaissait déjà, mais qui a engendré le fameux message : 

 

 

 

La majorité de l'Académie atteint son seuil de compétence en élisant le seul auteur connu(excellent neanmoins)par elle twitter.com/lewistrondheim…

— lewistrondheim (@lewistrondheim) 3 février 2013

 

 

« C'est pleinement un seuil de compétence dépassé. » 

 

Deux jours après, le dessinateur, scénariste et éditeur garde sa ligne : « Nous avons donc pu mettre le doigt sur une vraie dichotomie entre les envies des grands prix et celles de la profession, ainsi que sur le seuil de compétence dépassé pour choisir dignement entre ces noms. » Et dans ce contexte, la frustration ressentie et manifestée des 1500 auteurs sollicités ne l'étonne pas. Certains avaient même projeté de boycotter le vote : résultat 537 votants sur près de 1500 attendus.

 

« Je comprends. Il y avait une frustration de devoir choisir parmi une short liste en premier lieu, puis de ne pas avoir le mot final en laissant,la main à une académie souvent connue pour ses copinages. » Sur le principe, ce choix de faire participer les 1500 auteurs accrédités vient du FIBD, et plus précisément, de Benoît Mouchart, directeur artistique, qui avait présenté, à l'occasion de la conférence de presse du FIBD, en décembre dernier, le projet d'élection. Pas opposé au principe, Trondheim trouve que le projet « est perfectible ». 

 

Mais le fond du problème n'en est pas moins, estime-t-il, la question de la compétence des membres de l'Académie. Alors que l'on soulève ici ou là une question générationnelle - ActuaBD parle de la génération Charlie Hebdo, contre celle de L'Association, maison d'édition qui a publié nombre d'oeuvres de Trondheim, entre autres - le dessinateur est formel : on ne peut pas s'arrêter à ce point. « L'oeuvre de Chris Ware n'était pas non plus connue, ni les scénarios d'Alan Moore. » De quoi mettre un peu les nerfs. Et de renchérir : « L'Académie a voté pour le seul nom qu'elle connaissait. C'est pleinement un seuil de compétence dépassé. » 

 

 

 

 

En effet, il circule une petite rumeur disant que, mis devant le fait accompli, les membres de l'Académie qui n'auraient pas été consultés par Benoît Mouchart, pour l'organisation de ce vote nouvelle formule, aurait pu choisir Willem par esprit de vengeance. Et souhaitant montrer qu'elle pouvait avoir le dernier mot, se serait rabattue sur l'ancien d'Hara Kiri, pour montrer que les Anciens avaient la main sur les sélections. « Absolument pas », assure Tronhdeim.

 

L'autre point un peu moins amusant selon le référentiel, c'est l'apparition du prix spécial 40e anniversaire, qui aura récompensé Akira Toriyama. Selon les premières informations, ce choix résultait des votes des 1500 auteurs, qui avaient fait, pour les votants, la part belle au mangaka japonais. Trondheim confirme « Oui, Toriyama était arrivé en tête, de peu, mais en tête sur les quelque 537 suffrages exprimés. Ce n'est que justice qu'il y ait eu un prix spécial pour lui pour le 40e anniversaire. » 

 

Cultura s'est 'prix' un vilain Kaméha ?

 

Pourtant, et là encore, on pourrait parler de boulette dans l'organisation, l'apparition de ce prix n'a pas fait plaisir à tout le monde. En effet, pour cette 40e édition, Cultura était partenaire remplaçant de FNAC pour le FIBD, et en avait profité pour monter son propre grand prix. « Par la création de ce Prix et la démarche qui l'accompagne, Cultura affirme sa vocation de proximité et de conseil auprès de ses clients. C'est un signe fort que l'enseigne souhaite mettre en avant dans le domaine de la culture, pour lequel la rencontre entre l'artiste et le public est un élément déterminant dans le succès d'une œuvre », promettaient Cultura et le FIBD dans un communiqué commun. 

 

 

 

 

Simplement, récompenser Akira Toriyama, plébiscité par les auteurs ayant voté a passablement éclipsé... le prix du partenaire. Un proche du sujet, préférant conserver l'anonymat, commente : « Ce n'est pas vraiment apprécié par Cultura : les retombées presse de leur prix sont passées un peu à l'as, au profit d'Akira. Un comble quand on sait que le dessinateur japonais a été plusieurs fois invité, mais n'a jamais accepté de venir. » Là encore, il reviendra aux organisateurs de corriger le tir pour la prochaine édition.

 

Le partenariat lié pour cette 40e édition devait affirmer « une démarche qui sʼinscrit dans lʼétat dʼesprit commun qui anime le Festival et Cultura et qui privilégie les brassages culturels et les échanges, la dimension ludique et participative ». On ignore encore si la diversité qui éclipse l'événement du partenaire est réellement celle qui était visée. 

 

Une revision de l'Académie, de son fonctionnement deviendrait peut-être nécessaire, voire impérative, prenant en compte que le modèle de cette année peut être perfectionné ? « Les membres de l'académie s'écrivent par mail depuis hier pour mettre tout ça à plat et trouver une solution », conclut Lewis Trondheim. Rendez-vous pour la 41e édition, avec une affiche réalisée par Willem, donc, conformément à la tradition.