Uderzo : "J'ai réalisé que je n'avais pas le droit de priver les lecteurs d'Astérix"

Clément Solym - 16.10.2012

Interview - Albert Uderzo - Astérix - Hergé


A l'occasion de la sortie de l'Intégrale Uderzo, publiée chez Hors Collection, ActuaLitté a pu s'entretenir longuement avec le dessinateur, qui répond librement à nos questions. Le « plus grand dessinateur du monde », estiment les auteurs Philippe Cauvin et Alain Duchêne, nous avait assuré qu'il n'était pas si grand que cela : « Plus grand dessinateur je ne pense pas, je ne fais qu'1m76, Franquin me dépassait d'une bonne tête », plaisantait-il.

 

Voici la suite (et la fin, comme toutes les bonnes choses) de notre entretien. Toute une décade, et un peu d'Astérix, racontés par l'homme aux 350 millions d'exemplaires vendus...  

 

 

 

ActuaLitté : Vous souhaitiez ne pas faire du Tintin - ce n'était pas votre truc, avez-vous dernièrement déclaré. Mais finalement, Astérix a eu un compagnon (qui peut avoir un problème avec l'alcool), un chien… Que pensez-vous de la volonté d'Hergé d'interdire que l'on prolonge la vie de son personnage ?

Albert Uderzo : Ce n'est pas que je ne voulais pas faire du Tintin, c'est juste que Tintin existait déjà et nous étions fatigués d'avoir à faire des « sous Tintin ». C'est-à-dire des jeunes garçons, sorte anti-héros affublé d'un compagnon de la race canine de préférence. C'est un peu d'ailleurs ce que nous avons fait René et moi avec Luc Junior. Mais cela ne nous intéressait pas plus que cela ! Nous avions d'autres ambitions, nous voulions renouveler tout cela ! Nous voulions, je vous dis cela avec beaucoup de modestie, révolutionner les codes de la BD ! 

 

Alors lorsque nous devions retrouver une idée de série pour Pilote, car comme vous le savez l'idée du Roman de Renart avait déjà été exploitée, nous avons arrêté notre choix sur 1 personnage unique. Il devait être seul. Vous connaissez la suite, j'ai d'abord imaginé un personnage grand et fort, René m'a demandé de faire exactement le contraire. Je lui ai donc raccourci les jambes et arrondi le nez. Le regard devait être malin. Mais je suis têtu, c'est ce que l'on dit de moi, alors j'ai dessiné dès la première aventure un autre gaulois, beaucoup plus grand et baraqué qu'Astérix. C'est devenu le personnage que l'on connaît, notre bon Obélix. Le chien est arrivé longtemps après sans idée fixe d'ailleurs, si je puis me permettre. C'était pour moi un running-gag. Il était là il ne servait qu'à décorer la case. Il se trouve que j'ai cette petite manie de dessiner des animaux dans les cases. J'ai donc rajouté le chien à chaque fois dans les vignettes jusqu'à la fin de l'aventure. Il n'apporte rien à l'intrigue, mais il suit les héros.

 

 

 

 

Mais lorsque l'album qui a suivi est sorti, les lecteurs se sont aperçus qu'il n'y avait plus le petit chien. Nous avons reçu des tonnes de lettres: « Mais où était passé ce petit chien qui avait l'air si sympathique ! » Nous avons donc organisé un jeu dans le magazine Pilote pour trouver le nom de ce nouveau personnage. Bizarrement « Idéfix » a été proposé par 5 enfants. Aujourd'hui Idéfix est plus le compagnon de Obélix que de Astérix et chacun des trois a un rôle important, il n'y a pas de faire-valoir ! On est loin de Tintin ! 

 

J'ai effectivement partagé cette volonté avec Hergé de ne pas permettre de suite aux aventures d'Astérix après moi. De la même manière que je ne pouvais envisager de remplacer René au scénario, je pensais que tout devait s'arrêter après moi. Et le temps filant j'ai réalisé que je n'avais pas le droit de priver les lecteurs de leur héros. L'idée de trouver des auteurs qui pourraient reprendre la série sans la dénaturer, s'est installée doucement. Je suis arrivé à un âge où dessiner est un effort physique. Ma main se fatigue. On m'a toujours dit que j'avais des mains de garagiste pour faire un travail d'orfèvre. Et j'en témoigne : quand je pense à tout ce temps où mes doigts sont restés crispés sur un pinceau, une plume, un crayon si fin !

 

Aujourd'hui j'ai toujours autant de plaisir à dessiner, mais je ne peux présumer de mes forces ! Et je veux surtout que cela reste un plaisir, pas une douleur. Je fais partie de ces rares auteurs qui vivent avec leurs personnages. C'est une chance, je n'aurais jamais imaginé suivre l'évolution de ce personnage que nous avons créé avec René. Je suis fier pour nous deux et je pense à mon ami chaque fois que les Gaulois sont mis à l'honneur. Aussi j'ai tenu à faire un album avec deux autres auteurs. Je tenais à les accompagner, les guider, les conseiller, à être présent… M'assurer que les Gaulois seront entre de bonnes mains et traités avec esprit et respect.

 

 

Votre camarade de jeu, René Goscinny est absent de ces vertes années. Il fait cependant l'objet d'un ouvrage réunissant des centaines de caricatures. On y trouve d'ailleurs certains dessins de votre main : comment les avez-vous choisis ?

Oh je ne les ai pas choisies. Mais j'en ai fait tellement : Anne n'a eu qu'à choisir. Nous rigolions souvent, car effectivement René est un des auteurs de bd le plus caricaturé par ses pairs ! Et votre serviteur est coupable d'un bon nombre de ces dessins ! Mon préféré reste celui où j'en ai fait un centaure : Son buste à lui, le corps de Jolly Jumper, le casque d'Astérix sur la tête et la machine à écrire posée sur le tapis volant pour l'univers d'Iznogoud.

  

 

 

 

Le nouvel album d'Astérix, doit sortir à l'automne 2013 : comment travaillez-vous avec les auteurs qui accompagnent cette nouvelle aventure du village d'irréductibles ?

Je vous le disais c'est une nouvelle aventure pour moi dans tous les sens du terme. Je suis ravi d'avoir rencontré ces auteurs de talent. J'ai toujours été très solitaire dans mon métier. D'abord parce que je suis timide de nature et parce que la somme de travail était telle que je préférais être chez moi pour travailler sans être dérangé par la vie d'un bureau de rédaction. C'est trépidant, mais peu propice à la concentration. Je n'étais pas pour autant un ours, je vous rassure, mais cela fait longtemps aujourd'hui que je travaille tout seul pour mes personnages.

 

Travailler avec ces deux auteurs qui ont un talent fou est un plaisir. Je l'espère pour eux aussi, car je suis quelqu'un d'exigeant et ce ne doit pas être toujours facile ! Et rendez-vous compte, tous deux pourraient être mes fils de bd et Astérix une sorte de demi-frère : tous les 2 sont nés la même année que le petit gaulois ! Si ce n'est pas une coïncidence. 

 

Alors, je ne sais pas si c'est une année propice à la bande dessinée, mais tous deux ont un autre point commun : le talent ! 

 

  

Depuis plusieurs années, les auteurs, scénaristes, dessinateurs, semblent perdus devant la complexité juridique du livre numérique. Les éditeurs veulent les droits numériques, pour une exploitation dans des conditions parfois étonnantes : comment avez-vous géré ces questions ? Vous conservez vos droits ?

Je conserve mes droits quoiqu'il arrive sur mes personnages et participe à toutes formes de développement en ce qui les concerne.