'Un écrivain reste d'abord quelqu'un qui lit' (Delerm)

Clément Solym - 30.03.2011

Interview - philippe - delerm - trottoir


Pourquoi ouvrir le livre sur un champ lexical maritime pour installer un cadre ferroviaire ?
Cette impression que l'on n'arrive jamais à la gare Saint-Lazare m'a semblé une bonne métaphore de la vie. On la ressent lors du ralentissement des trains régionaux ou de banlieue. Dans ma vie j'ai beaucoup pris les deux, à attendre sur les quais de gare, lorsque mes parents étaient instituteurs en banlieue et que nous habitions à Paris, et aujourd'hui, où j'habite en Normandie. J'ai parlé ainsi du paradoxe de la flèche Zénon, parce que l'on a l'impression qu'il reste toujours la moitié du chemin à parcourir.

C'est ça la vie finalement : se sentir sur un parcours et avoir une destination que l'on n'atteint pas. C'est ce qui caractérise le fait d'être encore en vie. Certes l'idée n'est pas très positive, mais elle s'associe à toute la nostalgie positive qui imprègne ce recueil.

On y trouve aussi beaucoup de partage. Ainsi, quand le train roule, on ne regarde pas autour de soi. Mais lorsqu'il ralentit, on voit se déployer une énergie folle, plutôt rassurante. On est là-dedans à la fois complètement seul et à la fois complètement avec les autres, et c'est un petit peu mon chemin d'écriture aussi, que d'être à la fois complètement seul et complètement avec les autres.

On ne peut s'empêcher, à la lecture de l'ouvrage, de se rappeler La première gorgée de bière ?
Oui, c'était volontaire. Cela fait quand même 14 ans que la Première gorgée de bière a été publié et le côté un peu fruité, solaire, est quelque chose qui est profondément moi, je pense.

Je n'avais pas envie de faire toujours la même chose. Lorsque j'ai fait des recueils de textes courts, entre les deux ouvrages, chacun avait un caractère un petit peu différent, parfois un petit peu plus caustique, humoristique ou acéré. Avec mon évolution personnelle et mes lectures (un écrivain reste d'abord quelqu'un qui lit) mon style a évolué, mais j'avais envie de revenir à ça.

Les critiques le reçoivent différemment, certains l'accueillant comme la suite de La première gorgée de bière, d'autres comme un ouvrage qui s'en rapproche tout en en étant différent... Effectivement, l'homme a changé et mon regard sur la vie est forcément différent. Notamment dans la volonté de goûter les choses, en sachant que le temps pour les goûter est davantage mesuré.

Vous manque-t-il parfois d'enseigner ?
Cela peut me manquer par moments. Lorsque le succès m'est tombé dessus, j'avais fait le choix de continuer à enseigner en Province, parce qu'il s'agit justement de ces moments où l'on est avec les autres.

Lorsqu'on est dans un collège et que l'on enseigne le français avec un vrai échange, un vrai partage, on est vraiment avec les autres. Cet équilibre entre l'enseignement, avec les autres, et l'écriture très solitaire, est vraiment spécifique de mon rapport à la littérature. Un écrivain est certes forcément solitaire, mais disons qu'autant j'aime cette solitude, autant elle se nourrissait d'un rapport au monde que je trouvais extrêmement agréable par l'enseignement.

Je retourne assez souvent dans mon collège voir mes anciens collègues, et je me rends compte que les classes sont moins faciles que celles que j'avais il y a 20 ans.


Retrouver son livre, Le trottoir au soleil