'Un marché ne tombe jamais du ciel, c'est une organisation qui s'appuie sur des règles'

Clément Solym - 13.06.2011

Interview - francois - rachline - banque


Professeur d'économie à l'Institut d'études politiques de Paris et conseiller spécial du président du Conseil économique, social et environnemental, François Rachline publie aux éditions Hermann D'où vient l'argent ? suivi de Pour une Banque centrale mondiale. Entretien.

Pourquoi vous être interrogé sur "D’où vient l'argent ?".
C’est une question de môme, qu’un sale gosse poserait à un adulte, du genre : « Pourquoi la mer est-elle salée ? ou Pourquoi la nuit est-elle noire ? ». Il est délicat de répondre à une question telle que « D'où vient l'argent ?» parce qu’il faut entrer dans l’histoire, dans les mécanismes, dans la circulation monétaire. J'enseigne depuis plus de 30 ans et je constate chaque année que mes étudiants ignorent presque tout de la réponse. Elle est cependant indispensable si l’on espère comprendre les mécanismes financiers actuels.


Dans la seconde partie de votre ouvrage, vous appelez à une "Banque centrale mondiale". Pourquoi ?

Je parlais déjà de Banque centrale mondiale (BCM) en 2006, mais j’ai développé l’idée, conforté en cela par la crise mondiale traversée depuis 2007. Une telle institution est nécessaire pour chapeauter l’ensemble des circuits monétaires et financiers du monde. Par exemple, la Réserve fédérale américaine (FED) a permis la relance de l’économie lors de la crise de 2008. De même, la Banque centrale européenne (BCE), qui est bien plus une institution a-nationale qu’inter/nationale, est une garantie de bonne fin des opérations, une émettrice de billets (les euros). Elle peut également conduire une stratégie de change, notamment vis-à-vis du dollar ou du yuan chinois. Si les banques centrales n’empêchent ni complications ni crises économiques, elles soulignent l’importance d'une coordination d’ensemble pour en contrôler les effets. L’existence d’une BCM, qui superviserait les banques centrales, est donc souhaitable. A vrai dire, elle constituerait le dernier étage d’une grande fusée, dont la construction a commencé avec l’invention des banques (Moyen Age) puis la mise en place des Banques centrales à partir de la fin du xviie siècle (en Grande-Bretagne). La BCE représente une étape nouvelle, qui pourrait bien préfigurer la BCM.

La création d'une Banque centrale européenne n'a pas permis l’adoption d’une monnaie unique par toute l'Europe. Cela peut-il être différent à l'échelle mondiale ? Et surtout pertinent ?
Si la BCE n'a pas été suffisante pour créer une convergence des politiques monétaires en Europe, une Banque mondiale ne le permettrait pas non plus. Mais la création d'une « Global currency unit » est concevable, semblable à ce que fut la « European Currency Unit » (ECU) à l’échelle européenne. Il serait par exemple possible d’instaurer une monnaie commune pour les transactions au niveau du G20, qui représente même 95% du PIB mondial. Ce serait, comme pour l'Euro, le premier pas vers une monnaie véritablement internationale.


Depuis la crise, la problématique d’une moralisation des marchés est omniprésente dans les débats. Une Banque mondiale permettrait-elle d’y répondre ?
Il faudrait avant tout réexaminer la définition des marchés de la finance mondiale. Le plus important d’entre eux (en valeur, équivalent au PIB de l’ensemble de tous les pays du monde), celui des CDS (Credit Default Swap, marché des titres qui permettent le remboursement des crédits défaillants, NDLR) n'est pas à proprement parler un marché, mais une multiplicité de transactions bilatérales, qui échappent à tout contrôle des régulateurs. Un marché ne tombe jamais du ciel, c’est une organisation qui s’appuie sur des règles, des lois, des pratiques, une tradition, des institutions. Il est lui-même, d’ailleurs, une institution. En un mot, la moitié de la finance mondiale n’est pas encore très bien régulée, en dépit des progrès accomplis depuis quatre ans, et l’autre moitié ne l’est pas, tout simplement parce qu’elle échappe à tout contrôle ! Moraliser, cela consiste, d’abord, à créer de véritables marchés.

Comment l’idée révolutionnaire de la Banque centrale mondiale est-elle jusqu'à présent accueillie par vos pairs ?
Vous savez, le premier qui en eut l’idée ne fut pas très bien accueilli : il s’appelait John Maynard Keynes. Voici ce qu’il écrit en 1942, dans ses Propositions pour une Union monétaire internationale : « Le système idéal consisterait sûrement dans la fondation d’une banque supranationale qui aurait, avec les banques centrales nationales, des relations semblables à celles qui existent entre chaque banque centrale et des banques subordonnées. [...] Cette Banque centrale mondiale, de statut supranational, échappant tant à l’étalon-or qu’à l’hégémonie d’une devise sur les autres, devrait avoir tous les attributs d’une Banque centrale, avec une monnaie supranationale de règlement entre banques centrales. »

Cela dit, je suis très heureux que Jean Paul Delevoye [président du Conseil économique, social et environnemental, NDLR] ait affirmé il y a peu devant le Comité économique et social européen, au Parlement de Bruxelles, qu’il est de ceux qui pensent que l’instauration d’une BCM viendra. Comme dit le proverbe chinois: « Quand on conçoit une maison il faut commencer par le toit ». Pourquoi ne pas avoir une ambition similaire pour le monde ?

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