"Vendre des livres, c'est développer la culture, donc faire reculer le djihad"

Nicolas Gary - 25.03.2015

Interview - Maurice Bandaman - Vincent Montagne - Vincent Monadé


En marge des grands événements peuvent se dessiner des projets qui dépassent les problématiques industrielles de l'édition, ou économiques. Le ministre de la Culture de Côte d'Ivoire, Maurice Bandaman, a ainsi profité du Salon du livre de Paris pour rencontrer différents interlocuteurs – dont Vincent Montagne, PDG de Média participations (Dargaud, Dupuis, Lombard) et président du Syndicat de l'édition. 

 

 

Depuis plus d'un an, Maurice Bandaman porte en effet l'ambition d'un vaste projet, dont ActuaLitté s'était fait l'écho : la création d'un Centre Francophone du Livre [voir la présentation du CFL]. Parmi les interlocuteurs de ce projet, le ministère des Affaires étrangères, une rencontre essentielle. « Leurs questions démontrent tout l'intérêt qu'ils accordent à une organisation qui interviendrait pour aider les éditeurs, les auteurs et les libraires du monde de la francophonie. » 

 

« Le Quai d'Orsay a pu prendre connaissance de l'ensemble de ce dossier, et mesuré, je le crois, tout l'intérêt qu'il aura pour la francophonie. » Et le ministre de souligner combien l'accès au livre est une des données essentielles pour l'ensemble du continent africain. « Un ouvrage, publié sur Paris, peut mettre des mois et des mois à parvenir à Abidjan. Et s'il n'est pas en édition de poche, il ne pourra pas être acheté, car trop cher. »

 

De là l'idée de porter des solutions techniques comme celle de l'impression à la demande. « Cet outil de fabrication et de commercialisation offre une réponse immédiate aux problèmes d'approvisionnement. Il ne faut pas oublier que vendre des livres, c'est développer la culture, c'est lutter contre l'obscurantisme, c'est donc faire reculer le djihad. »

 

 

Maurice Bandaman, Vincent Montagne

Maurice Bandaman, ministre de la Culture de Côte d'Ivoire, Vincent Montagne, président du SNE

ActuaLitté, CC BY SA 2.0

 

 

Sera-t-il alors possible de trouver une offre commerciale par laquelle un livre vendu 15 € à Paris serait proposé à 4 ou 5 € à Abidjan ? Il a y des questions de pouvoir d'achat qui ne saurait être exclues. Au cours de l'entretien avec Vincent Montagne, le président du SNE a beaucoup insisté sur la loi du prix unique du livre, que 35 pays ont aujourd'hui adopté. Et le ministre de la Culture se montre très attentif à ce que les éditeurs puissent travailler dans les meilleures conditions. « Localement, nous devons trouver les solutions techniques, pour rendre le livre accessible, ainsi que commercialement, dans le respect de chacun des acteurs de la chaîne. »

 

S'intégrer dans les usages déjà en vigueur

 

Des solutions numériques seront évidemment à explorer. « Abidjan est l'une des rares villes d'Afrique de l'Ouest où internet est disponible, 24 heures sur 24. Les Africains ont intégré l'usage des smartphones dans leurs consommations de biens culturels : il nous faut mettre en place les outils pour que le livre puisse être, comme la musique ou les films, disponible sur ces appareils. Le Centre Francophone du livre pourra réfléchir à ces enjeux. »

 

Dans deux semaines, Maurice Bandaman reviendra sur Paris, alors que sera inaugurée une exposition au Musée du Quai Branly, le 14 avril, autour des maîtres de la Sculpture de Côte d'Ivoire. « Ce pourrait être l'occasion de rencontrer la ministre de la Culture de France, pour échanger avec elle sur ce projet, que l'Organisation internationale de la Francophonie a également salué. »

 

Structurellement, vers la fin du premier semestre, ou en début de second semestre 2015, le ministre s'attend à ce que la décision formelle soit prise de créer le Centre. « La Francophonie, terme popularisé par M. Senghor, fut elle-même fondée par quatre personnes, avant que les autres États n'y adhèrent : Hamani Diori [président du Niger], Habib Bourguiba [président de la Tunisie] et Norodom Sihanouk [chef de l'État du Cambodge]. Et bien entendu Léopold Sédar Senghor, alors président du Sénégal. » 

 

Pour le CFL, « il en sera de même, à la différence que nos partenaires français y sont déjà sensibilisés, et favorables. Nous avons l'accord des présidents du CNL, Vincent Monadé, et du SNE, Vincent Montagne, pour soutenir notre projet. Nous voulons à présent passer dans la phase opérationnelle. Monsieur Montagne a fait preuve d'un engagement très ferme, exposant sa volonté de prendre part à l'élaboration du Centre. » 

 

D'ailleurs, peut-être que le livre numérique, « en France, n'est aujourd'hui pas rentable, ni très important. Mais il représente l'avenir. Les études montrent bien que les jeunes ont adopté les appareils numériques, et qu'ils affectionnent ce moyen de lire les informations, les blogs... et pourquoi pas les livres ? »

 

Ne surtout pas attendre les solutions américaines

 

Le ministre désigne bien les risques encourus que de laisser à ces entreprises américaines, qui ont investi dans ce secteur, la mainmise sur le marché. « Eux ont des solutions pratiques, qui suivent les tendances du marché. Mais ils implantent leur stratégie, et balisent le terrain, ensuite ils attaquent : celui qui se retrouve à se défendre, avec leurs conditions, est en danger, car eux ont déjà leur plan. Pour nous, pays francophones, et particulièrement en Afrique, nous considérons qu'il ne faut pas attendre pour s'emparer des solutions numériques. »

 

Plusieurs éditeurs ont également été rencontrés, au cours de la visite au Salon du livre, dont certains disposent de fonds qui représentent déjà des sources d'engagement possible. « À présent, charge à nous d'œuvrer, par la mutualisation de nos intelligences, pour que les livres puissent circuler, au sein de l'espace francophone. »

 

 

Déplacement de Maurice Bandaman ministre de la Culture de Côte d'Ivoire

ActuaLitté, CC BY SA 2.0

 

 

En Afrique, de nombreux changements de gouvernements sont intervenus, au cours des derniers mois. Cependant, Maurice Bandaman exprime une certaine confiance : ses homologues des différents États sont disposés à s'engager. « Ils ont les mêmes réalités que nous : je n'ai pas de crainte, attendu que les opérateurs les plus importants comme le syndicat des éditeurs, le Centre national du livre, ou encore l'OIF sont de notre côté. » 

 

« J'ai confié à Henri Mojon, le soin de veiller aux éléments techniques qui entoureront la création du Centre. En tant que président des Éditions du Net, qui ont organisé la Journée du Manuscrit, il représente un opérateur avec une vision globale essentielle. »

 

Le projet "se présente en son temps"

 

À ce jour, Gilles Casanova, directeur de l'équipe qui porte le projet du CFL, apprécie surtout « que ce soit de grands éditeurs français, des institutionnels français ou internationaux, ou des responsables politiques et culturels africains, personne ne nous a dit qu'il était trop tôt pour faire cela. Ni que la manière dont nous nous y prenions ne convenait pas ». 

 

Selon lui, « c'est le signe d'un projet qui arrive au bon moment, et se présente en son temps – certainement difficile à mettre en œuvre voilà quelques années, pour des raisons de technologie, de mentalité peut-être, et d'expérience ». 

 

Le Centre tel qu'il est conçu « est fait avec la bonne méthode ». Et il entre dans une double phase : la création de l'entité mettant en pratique la réalisation opérationnelle, et dans le même temps, « susciter les vocations, au sein de la francophonie, de tous ceux qui pourraient avoir envie d'être les relais et promoteurs actifs du Centre ». 

 

Dans les prochaines semaines, Maurice Bandaman sera reçu par Michaelle Jean, secrétaire générale de l'OIF. « Un rendez-vous qui marquera une étape fondamentale dans l'aboutissement du Centre. » Désormais, l'objectif est d'associer en parallèle ses homologues africains à sa démarche.