Victor Hugo, Cléopâtre et Vercingétorix super-stars : il faut “une noix d’insolence”

Nicolas Gary - 16.09.2017

Interview - Victor Hugo roman - Vercingétorix histoire roman - 7 merveilles monde


ENTRETIEN – Le premier tome de son roman Les 7 de Babylone vient de sortir : Taï-Marc Le Thanh, c’est l’auteur qui donnera du fil à retordre aux professeurs de français et d’histoire, quand leurs élèves affirmeront que Victor Hugo et Cléopâtre étaient contemporains. Et travaillaient ensemble à sauver le monde.

 

Les 7 de Babylone raconte comment plusieurs figures de l’Histoire vont s’unir pour préserver les 7 Merveilles du Monde. Et son auteur vient s’en expliquer dans nos colonnes. 


Tai Marc Le Thanh - Festival Le Livre à Metz
ActuaLitté, CC BY SA 2.0
 

 

ActuaLitté : Pourquoi employer des personnages célèbres – aussi divers, en réalité ? Est-ce là un moyen de jouer avec l’Histoire ou de la désacraliser ? Avez-vous un goût iconoclaste ou plutôt pédagogique ?

 

Taï-Marc Le Thanh : Mon objectif était clairement de rendre ces personnages accessibles et effectivement de les désacraliser. Tout est parti de Victor Hugo, que j’ai étudié longuement lorsque j’ai passé mon bac de français en 1985, pour les cent ans de sa mort. Je n’étais pas un élève très doué dans cette matière, mais en réalisant un exposé sur Les Travailleurs de la Mer, je me suis imaginé à qui devait ressembler cet homme au quotidien, dans ces moments les plus intimes, en famille ou seul. Et l’exercice m’a plu. 

 

Quelques années plus tard, ça a été le tour de Léonard de Vinci, par le biais de ma femme qui ne le porte pas vraiment dans son cœur. Le portrait qu’elle en a dressé me paraissait assez juste, il pouvait faire un méchant inattendu mais assez plausible. Il ne me restait plus qu’à leur trouver des compagnons, la difficulté étant de choisir des personnages connus de tous, même des plus jeunes. J’ai épluché le programme de sixième et de cinquième et ai commencé à constituer mes équipes. J’ai également énormément interrogé mes enfants. 

 

J’ai ainsi réalisé qu’ils connaissaient Raspoutine (grâce à la chanson de Boney M*) mais pas Gandhi (Boney M aurait pu écrire une chanson sur lui, dommage). La culture générale des enfants se construit à travers l’école mais aussi à travers des médias plus populaires. Ainsi j’ai pu utiliser dans le tome 2 le personnage de Pocahontas sans me poser trop de questions. Ma démarche n’est absolument pas pédagogique, simplement je dresse un portrait suffisamment intrigant de la personnalité pour que les enfants aient envie de s’y intéresser postérieurement.

 

* Ra ra Rasputin... Lover of the Russian queen...
 


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Comment manipule-t-on de pareilles personnalités, même dans une fiction ? L’uchronie facilite ces transgressions, mais quel effet procure de se servir de ces figures ?

 

Taï-Marc Le Thanh : On les manipule avec beaucoup de soin. Un soupçon de connaissances générales (même si je redoute un retour d’historiens en colère, très en colère), une larme d’intuition (selon moi, un réveillon de Noël en compagnie de Victor Hugo devait être long, très très long) et une noix d’insolence. Et c’est cette insolence qui procure le plaisir immense à l'écriture des 7 de Babylone. J’ai essayé de m’imaginer ce que pouvait ressentir une personnalité historique qui reviendrait du passé, l’effet que ça lui ferait de réaliser qu’elle est étudiée à l’école, présente dans les manuels scolaires, dans les musées. 


 
Victor Hugo et Leonard de Vinci... si, si... dessins de Taï-Marc Le Thanh
 


Comment se sentirait-elle face à ce statut de super star ? Son assurance s’en trouverait décuplée. La magie qui les fait revenir d’entre les morts m’a permis quelques libertés. Les caractères sont altérés, mais j’ai essayé d’être le plus juste possible. Ainsi le rapport de Mozart à la musique est présenté comme un appétit insatiable, une véritable boulimie de découverte. Je me suis beaucoup inspiré du film Amadeus de Forman, pour construire ce personnage.


La manipulation de ces personnages nécessite aussi une dernière chose : de l’amour. Quel que soit le nom qu’il porte, je respecte chacun de mes personnages. J’essaie de le suivre, de le faire grandir, évoluer au fur et à mesure de la lecture. D’en révéler certaines facettes inattendues, et j’ai besoin de les aimer (tous sauf un…).

 

Votre travail de graphiste se ressent particulièrement (à mon sens...) dans les mouvements notamment des personnages. Comment travaillez-vous l’écriture des textes : une réécriture constante, un sens du détail permanent ?

 

Taï-Marc Le Thanh : Parfois, je me sens plus metteur en scène qu’auteur. Chaque chapitre est construit en partant du même questionnement : où je place la caméra ? J’ai besoin d’un angle d’attaque et je le cherche à travers une volonté de surprendre mes lecteurs. Ainsi Les 7 de Babylone commence avec la destruction d’un collège par Charlemagne (le type qui a inventé l’école). Cette idée m’a paru d’une telle évidence. 

 

La construction de ce chapitre reste très visuelle : un maillet en suspension qui n’a pas encore entamé sa course descendante, et un adolescent au sol, qui l’espace de quelques millièmes de secondes va partager avec le lecteur les balbutiements de son existence. Selon moi, le détail rend une scène plus juste, plus vivante. L’immersion du lecteur est nécessaire. Pour les scènes d’action, il m’arrive de dessiner les mouvements des protagonistes, de les placer dans l’espace et d’anticiper leurs gestes. Il m’arrive également de les jouer (lorsque je suis seul dans mon bureau, mais vraiment seul). 
 

Les 7 de Babylone t.1 ; la mémoire des anciens de Taï-Marc Le Thanh


Je me lance souvent des défis pour écrire les scènes les plus spectaculaires possible, le champ de liberté de l’écriture est jubilatoire, même si le vocabulaire peut parfois venir à manquer… Et par rapport à la réécriture, je procède la plupart du temps à quatre ou cinq étapes de réécriture. Le livre s’écrit vraiment dans ces moments-là.

 

Prenons un peu de hauteur : que pensez-vous de l’appellation Young Adult, apparu assez récemment dans le monde éditorial ?

 

Taï-Marc Le Thanh : Comme le citait si justement Victor Hugo : « Pfff, encore une étiquette ». Et comme pouvait lui répondre Vercingétorix : « Allez, rumine pas bonhomme, viens plutôt boire un coup. » Je n’aime pas trop les étiquettes, même si elles se veulent rassurantes et je trouve celle-ci particulièrement racoleuse, voire putassière. 



 

Les adolescents sont-ils donc trop sots pour ne pas voir qu’on cherche à les responsabiliser, à leur donner une importance qui, au demeurant, pourrait peser trop lourd pour eux. Et le fait que ça soit un anglicisme n’arrange rien à l’affaire. Pourquoi ne pas avoir choisi « Old Children » plutôt ? Je trouve le mot « jeunesse » tellement magnifique. Et plus je vieillis, plus j’ose espérer que c’est un terme qui n’a pas grand-chose à voir avec l’âge.

 

P.S. : Je tiens à m’excuser auprès des personnes qui ont lu ces lignes et qui ont à présent l’air de Boney M dans la tête.
 

NdlR : C'est par grave, regarde, on a une solution 



 

 

Taï-Marc Le Thanh – Les 7 de Babylone, T1. La mémoire des Anciens – Editions Slalom – 9782375540930 – 14,90 € ebook 9782375540954 – 9,99 €