“Vieux con, ça me donne le droit de dire "Tout était mieux avant" (Brussolo)

Nicolas Gary - 21.05.2014

Interview - Serge Brussolo - registre ReLIRE - science-fiction


Depuis quelques jours, le message diffusé par Serge Brussolo, annonçant sa décision de « devenir [s]on propre éditeur » se propage. Auteurs, libraires : on commmente çà et là, la prise de position, considérant qu'il y a là bien plus qu'une simple posture dans l'air du temps. Nous sommes parvenus à contacter l'écrivain, qui a accepté de répondre à quelques questions, posées en vrac. Avec des réponses, pour le coup très structurées.

 

« Des changements importants se profilent à l'horizon 2015 », assure-t-il. « En effet, lassé du formatage et des caprices de l'édition commerciale, j'ai décidé de devenir mon propre éditeur, ce qui me permettra enfin d'écrire ce qui me fait envie sans avoir à subir la tyrannie des études de marché et le rouleau compresseur des modes éphémères. »

 

Entre cinéma indépendant, et autopublication, il revient sur plusieurs sujets largement d'actualité, et contemporains - autant de sujets de réflexions, y compris sur le registre ReLIRE, chargé de la numérisation des oeuvres indisponibles du XXe siècle. À commencer par lui, d'ailleurs.

 

 

 

Serge Brussolo

 

 

Le projet Relire témoigne, selon moi, de l'affaiblissement progressif de la notion de droit d'auteur. Je rencontre de plus en plus de gens estimant que tous les produits culturels devraient être gratuits, et qui se déclarent scandalisés par les « fortunes » amassées par les auteurs en échange de quelque chose qui « n'est pas, en réalité, un vrai travail ».

 

La faute en revient aux médias qui focalisent l'attention du public sur les rois du best-seller, et nous expliquent avec force détails que tel ou tel écrivain est plus riche que le roi ou la reine de tel pays, de là à croire qu'il en va de même pour tous leurs collègues il n'y a qu'un pas (C'est ignorer que 90 % des auteurs gagnent tout juste le SMIC.) A la lueur de cette peinture caricaturale, priver les auteurs de leurs odieux privilèges, devient en quelque sorte une punition méritée, non ?

 

Mais les racines du malaise sont peut-être plus profondes. Disons la vérité : en France, écrire est considéré comme un hobby, sans plus. Pourquoi s'étonner alors qu'on puisse disposer du travail des auteurs avec une telle désinvolture ? Là, est peut-être la vraie question, non ?

 

« Ah! Si seulement je pouvais m'autopublier ! »

 

Quant à l'autoédition, en presque quarante années en tant qu'auteur, directeur de collection, éditeur, tous les auteurs que j'ai rencontrés m'ont déclaré, un jour : « Ah! Si seulement je pouvais m'autopublier ! » À une époque, l'aventure était compliquée, coûteuse et très hasardeuse. Beaucoup y ont laissé des plumes. Seuls les très gros best-sellers pouvaient s'offrir ce luxe. Aujourd'hui, grâce à Internet et au livre numérique elle devient plus aisée. Pourquoi bouder cette occasion?

 

En tant que geek de la première heure, je n'ai aucune prévention contre le progrès du numérique, les écrans ne font pas peur, et je n'ai pas la nostalgie du livre qui sent bon la moisissure. Voyageant beaucoup, je me réjouis de pouvoir chaque fois transporter une bibliothèque de 300 volumes dans la poche de ma veste.

 

Mais je pense que lorsqu'on a inventé l'imprimerie, il s'est trouvé des gens pour dire : « C'est nul ce truc, c'était beaucoup mieux quand les moines recopiaient les textes à la main. Les enluminures étaient vachement plus jolies ! »

 

En ce qui concerne mes motivations, je suis un vieux con, ça me donne le droit de dire : « Tout était mieux avant ». J'ai eu la chance (ou la malchance, qui sait?) de débuter dans l'édition avec des gens passionnés de littérature et qui se faisaient un devoir de publier coûte que coûte de bons textes sans s'occuper de l'aspect financier des choses. Au fil du temps, l'édition étant de plus en plus malade (méfions-nous des cocoricos de rigueur!), les termes de l'équation se sont inversés. Ce qui fait loi aujourd'hui c'est le retour (très) rapide sur investissement, et l'obligation de séduire le plus grand nombre.  Certains s'en satisfont. Pas moi. 

 

Soyons clairs, si je deviens mon propre éditeur ce n'est pas pour retomber dans le « professionnalisme » forcené de l'édition commerciale et rebâtir une structure visant le profit. Restons zen. La démarche doit rester alternative. Fabriquant moi-même mes livres numériques, je ne dépendrai d'aucune autorité de censure ou comptable. Et si je veux travailler pour des queues de cerises, cela ne regarde que moi. Il s'agit avant tout d'un projet hygiénique.

 

À l'exemple du « cinéma indépendant », je veux pouvoir développer des projets qui ne toucheront qu'une poignée de lecteurs, mes fans, mes fidèles, ceux qui m'accompagnent et me soutiennent depuis le tout début et sont friands de ce genre de littérature parallèle qui effraye les éditeurs parce qu'elle ne rapporte pas grand-chose, c'est incontestable.

 

Voilà en gros le truc, comme on dit. Ceux qui m'aiment me suivront. Je publierai de toute façon des textes inédits, pas des vieux machins qui ont été piratés cent fois ou que Relire a ramenés dans ses filets… et qui datent parfois d'une trentaine d'années.

 

Cela dit, des miracles sont encore possibles, et il m'arrive encore de rencontrer au détour d'un couloir (chez Gallimard par exemple) un éditeur passionné par son métier (et qui me parle d'autre chose que de séries télé !). Je décide alors de faire un bout de route avec lui.