A-t-on bien mesuré l'enjeu du piratage de livres en France ?

Nicolas Gary - 20.02.2015

Lecture numérique - Applications - livre numérique - contrefaçon piratage - offre abonnement


Dans les conclusions de l'avis que Laurence Engel a présenté à la ministre de la Culture, le piratage occupe une place étrange. Deux mois plus tôt, le monde littéraire était en émoi : le dernier roman de Michel Houellebecq, Soumission, se retrouvait numérisé, depuis la version papier, puis relu et corrigé, en format EPUB, sur les réseaux pirates. La Médiatrice a-t-elle sérieusement mesuré ce que pouvait être la contrefaçon aujourd'hui ?

 

Soumission, la version pirate 

 

 

L'argument est communément employé par les sociétés proposant une offre d'abonnement – que ce soit Oyster ou 24Symbols, aux États-Unis et en Espagne, ou Youscribe et Youboox en France, et ainsi de suite. À l'exception de Scribd, qui était devenu durant un temps, un véritable vivier à fichiers contrefaits, et d'Amazon, qui ne communique pas sur ce point, l'abonnement avançait paré des plus beaux atours de la lutte contre le piratage. 

 

Juan Pirlot de Corbion, fondateur de Youscribe, répétait encore ce matin que la contrefaçon d'ebooks n'est autre « qu'une forme d'abonnement illimité... gratuite ». Dès ses conclusions, la Médiatrice rappelait qu'elle intervenait pour « préserver un équilibre entre acteurs économiques ». Et sur la question du piratage, elle affirmait 

Il leur revient d'explorer tous les champs du possible pour répondre aux attentes de lecteurs qui sont aussi des consommateurs, sensibles au prix, à la souplesse d'accès, aux services qui existent sur internet et qui peuvent être tentés sinon par le piratage. 

 

Estimant que l'offre d'abonnement illimité, qui représente aujourd'hui une part de marché infime du chiffre d'affaires de la lecture numérique, n'est pas conforme à la loi, telle qu'elle est aujourd'hui portée à la connaissance du public, la Médiatrice entend les différents arguments. Ce serait tout d'abord, « un vecteur de développement de nouveaux marchés », mais également un mode « de commercialisation en phase avec les usages numériques ». 

 

La première assertion est intéressante, la seconde très contestable : lire un livre nécessite un temps à prendre, qui n'a rien à voir avec le temps passé à écouter de la musique en streaming. Sur ce point, les professionnels du livre sont unanimes : le temps manque, ou, plus simplement, le temps n'est pas pris. L'idée que la lecture en streaming puisse permettre de recruter de nouveaux lecteurs est appréciable, mais devra encore être éprouvée par le temps – dès que les offres seront rendues compatibles avec la législation. 

 

Pirate, mon semblable, mon frère

 

Les raisons qui incitent le lecteur à pirater sont multiples : on pourra se référer à l'enquête du MOTif, datée d'octobre 2010. Grosso modo, c'est un grand consommateur de livres papier, en budget et nombre de livres. Mais principalement, ils faisaient état de ce que « les plateformes doivent écouter les early adopters pour éviter l'erreur des DRM et les mauvais choix de tarification ». 

 

Le streaming, note la Médiatrice, a vu nombre de plateformes se créer « suite à la diffusion massive des pratiques de piratage ». Mais la Médiatrice considère que le secteur du livre « se trouve que marginalement touché par les réseaux de partage illicites ». Toutefois, la création de plateformes de streaming pourrait « entraver la possible mise en place d'une mécanique du même ordre que ce qu'a pu connaître l'industrie musicale ». 

 

Dans le même temps, certains des acteurs auditionnés ne voient dans les offres d'abonnement qu'une « transposition artificielle d'une solution conçue pour la musique alors que le secteur pâtissait de sa conversion tardive au numérique et d'un piratage massif ». Or, la Médiatrice persiste : « Le piratage n'a pas encore installé l'idée que le livre se doit d'être accessible gratuitement. » 

 

Dans un long passage entièrement consacré au « risque du piratage », la Médiatrice évoque la question tarifaire. Le prix de vente public d'un ebook est considéré comme trop cher – acheter des œuvres culturelles dématérialisées semble incompatible avec l'idée de payer un montant simplement basé sur 30 % de moins que le grand format. Le second point est l'absence d'interopérabilité entre les offres : le DRM est un blocage déplaisant, de même que les formats soit nativement propriétaire (Kindle) soit devenus propriétaires (KEPUB chez Kobo, ou l'EPUB d'Apple). 

 

 

 

« Ces facteurs de blocage risquent de favoriser le développement du piratage », estime la médiatrice. Or, que le piratage demeure résiduel, comme le considèrent certains ou non, les auteurs n'apprécieraient certainement pas que leur éditeur n'adopte pas les bons réflexes. Favoriser « le dynamisme de l'offre légale, afin de juguler tout risque de développement des circuits de diffusion illicites », serait alors une manière d'œuvre au « renforcement de la filière ». 

 

Toutefois, l'abonnement n'est pas l'unique réponse au piratage, estime-t-elle, « ni même, forcément, comme la plus efficace si l'on considère les risques que ce modèle peut faire peser, en dehors de toute régulation, sur le financement de la création ».  

 

Le paradoxe de l'abonnement est cruel : une étude Ipsos d'octobre 2014 indiquait que les plus férus d'une formule d'abonnement sont « les forts lecteurs de livres numériques, les grands acheteurs de livres numériques et les lecteurs qui privilégient l'acquisition de livres de manière illicite ». Ces consommateurs sont surreprésentés, notait l'étude, proposée par l'HADOPI et le GNL. 

 

Et la cruauté vient de ce que les internautes sont bel et bien disposés à payer pour des abonnements, y compris – surtout ? – quand ils sont de nature à donner accès à des œuvres contrefaites. L'exemple de Megaupload, l'outil de stockage de Kim Dotcom, qui aura vécu entre 2005 et janvier 2012 est frappant. Une offre gratuite permettait un téléchargement limité, en vitesse et données, tandis qu'une version payante faisait sauter ces restrictions.