Abonnement ebook : de la défiance des éditeurs à l'hostilité des auteurs

Nicolas Gary - 22.12.2014

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Le lancement de Kindle Unlimited a fait des remous dans le monde de l'édition. L'offre de consultation illimitée pour les livres, proposée à 9,99 € mensuels divise le secteur, que ce soit sur la question de la rémunération des auteurs, autant que sur la conformité de ce modèle économique avec la législation. La Société des Gens de Lettres vient de diffuser un message implacable sur le premier point.

 

 

 

La SGDL n'est pas simplement inquiétée par la dernière offre d'Amazon, c'est l'ensemble des modèles d'abonnement qui préoccupe l'organisation représentative des auteurs. Pour l'heure, ces derniers n'avaient eu cours que dans le domaine de la musique, avec des retours financiers « extrêmement peu rémunérateurs ». Or, les solutions de rémunération de Kindle Unlimited sont pour l'heure inconnues. 

 

Et de préciser : 

Si l'effet de substitution entre ventes de livres numériques à l'unité et abonnement illimité a encore aujourd'hui peu de conséquences étant donné la faible part de marché du numérique dans le secteur du livre en France, la SGDL s'inquiète fortement des incidences de l'accès illimité au numérique sur les ventes de livres imprimés. Inquiétude qui englobe également les modèles de diffusion du livre numérique en bibliothèque actuellement proposés par les éditeurs. 

La Société revient également sur la question « de la légalité d'une telle offre », quand elles découlent « d'un distributeur et non d'un éditeur ». Et de répondre tout de go : « Il nous semble que non. » Le président du Centre national du livre, Vincent Monadé, avait déclaré dans les colonnes de ActuaLitté, que « dans ces modèles d'abonnement, la question de la rémunération juste et équitable des auteurs demeure prégnante ». Or, il semble important, pour ce faire, de « disposer d'une véritable étude juridique ». La SGDL apprécie tout particulièrement cette attention, et affirme même qu'« accepter le principe de l'offre illimitée reviendrait à nier la valeur du livre ».

 

Sur la question de la rémunération, ActuaLitté a pu disposer de plusieurs données chiffrées, émanant d'éditeurs, pour aboutir à un ratio relativement simple. En moyenne, un éditeur perçoit, dans l'offre illimitée actuelle, une fourchette comprise entre 2 et 3 € pour 1000 pages lues par un client. Un roman dispose en moyenne de 300 pages, ce qui reviendrait à une somme comprise entre 60 et 90 centimes pour un roman. Et qu'il faudra encore répartir entre l'auteur et l'éditeur, à la discrétion de ce dernier.

 

Une évolution sociologique, bon gré, mal gré

 

Joint par ActuaLitté, le directeur général de la SCAM, Hervé Rony, se montre tout aussi réservé, évoquant Kindle Unlimited. « C'est une réponse stratégique, qui démontre l'extraordinaire savoir-faire d'Amazon. Mais en soi, ce n'est pas acceptable, et cela représente, par la manière dont l'offre est exposée aux clients, une provocation supplémentaire de la part du marchand. »

 

Selon lui, l'offre d'abonnement illimité provient également « de ce que la nature a horreur du vide ». Comprendre : l'édition ne s'est probablement pas assez vite penchée sur cette solution, pour apporter ses propres réponses. Cependant, si les auteurs « percevront très peu avec ce modèle, les éditeurs n'auront pas beaucoup plus. C'est une des perversions de l'illimité : cela ne rapportera jamais autant qu'une vente ». 

 

Dans le monde de la musique, que le directeur général a amplement pratiqué, « nous avons découvert qu'il y avait un marché, et, pour les jeunes webnatives, ces offres pourraient développer un renouveau de la lecture ». Et de préciser : « Je ne le souhaite pas spécialement, mais c'est une réalité dans l'évolution sociologique que l'on constate. » 

 

Reste que le monde de l'édition assiste, « une nouvelle fois, à une innovation apportée par des acteurs extérieurs. Et j'ai la conviction, que cela me plaise ou pas, qu'il y aura un public pour ces offres ». Mais l'édition doit, comme les autres industries culturelles, « diversifier ses modèles, autant que protéger la librairie et les livres papier ». 

 

La semaine passée, le CNL diffusait un message pour promouvoir justement l'offre des librairies, face à celle encore faible de Kindle Unlimited. « La librairie est le plus grand réseau de vente de livres de France, celui qui propose le plus de titres. Pour Noël, si vous voulez bénéficier d'un choix illimité, allez en librairie. »

 

La réponse dans les débats parlementaires 

 

Selon les informations d'ActuaLitté, une note juridique a été rédigée concernant l'offre d'abonnement par le ministère de la Culture. Il semble que les services de Valois aient abouti à des conclusions proches que celles développées dans de précédents articles, concernant la compatibilité de l'offre avec la loi. 

 

En effet, en se plongeant dans la lecture des débats parlementaires, ActuaLitté avait remarqué que la question de l'abonnement avait bien été évoquée, dans la proposition de loi que les députés Catherine Dumas et Jacques Legendre avaient porté, pour établir un prix unique du livre numérique. L'article 3 du projet de loi initial incluait la mention suivante : 

Les offres groupées de livres numériques, en location ou par abonnement, peuvent être autorisées par l'éditeur, tel que défini à l'article 2, au terme d'un délai suivant la première mise en vente sous forme numérique. Ce délai est fixé par décret.

Or, au cours des discussions parlementaires, la Commission du Sénat avait décidé de supprimer l'idée d'une chronologie des médias introduite dans l'article 3, tout en reportant la fixation du prix de vente pour les différentes offres, dans l'article 2. Ce dernier, à sujet à discussion, ferait toutefois bien entrer dans son champ d'application l'obligation pour l'éditeur de « fixer un prix de vente au public pour tout type d'offre à l'unité ou groupée ». Voici ce qu'écrivaient les sénateurs : 

À l'article 3, la Commission de la culture du Sénat a supprimé une disposition qui encadrait la pratique des offres groupées de livres numériques, de type location ou abonnement, en prévoyant qu'elles ne pouvaient porter que sur des livres numériques commercialisés depuis un certain délai. Elle a parallèlement élargi l'application de l'article 2 à ce type d'offres groupées afin qu'elles entrent bien dans le champ d'application de la loi et se voient donc attribuer un prix de vente par l'éditeur, tout en supprimant toute notion de chronologie de vente. (voir notre actualitté)

Désormais, il ne reste plus qu'à attendre la communication de la note juridique, et nous attendons de plus amples informations de la part du cabinet de la ministre sur ce point.