"Amazon, les perfectionnistes s'y rendent pour se sentir minables"

Nicolas Gary - 17.08.2015

Lecture numérique - Acteurs numériques - Jeff Bezos travail - Amazon Amérique usines - entrepôts management


Il aura fallu un immense papier du New York Times pour que Jeff Bezos sorte de sa tanière et de ses vacances. Le grand patron d’Amazon a dû se sentir obligé de réagir, considérant que la description faite n’est pas celle de sa société. À moins que l’identité de la firme n’ait totalement échappé à son créateur ? C’est que le portrait brossé présente une sorte de monstre froid, dédié à l’innovation, et qui compte des dizaines de millions de consommateurs aux États-Unis. 


Une entreprise terroriste qui vend des livres : Amazon ou l'islamisme radical (Wylie), par Arthur Poidevin

ActuaLitté, CC BY SA 2.0

 

 

La presse connaît bien Amazon : sortie des sentiers rebattus de la communication officielle, la firme est avare de commentaires. Cette relation complexe se ramifie aisément au sein même de l’entreprise, affirme le quotidien. Il cite la formule de John Rossman, auteur du livre The Amazon Way : « Un grand nombre de gens qui y travaillent perçoivent cette tension : c’est le meilleur endroit où je déteste travailler. » C’est que la formule Amazon motive autant qu’elle détruit. Mais on ressort manifestement différent de l’expérience professionnelle.

 

Un employé de la société, en France – c’est déjà tout dire – nous expliquait sous couvert d’un absolu secret, combien les équipes sont pressurisées. Un papier, un crayon, et tout le reste doit venir du cerveau de celui qui est assis. Pas question de dépenser des sommes astronomiques, puisque l’innovation vient de ce que les salariés peuvent concevoir. Et ce qui se conçoit bien, n’est-ce pas, s’énonce clairement...

 

Clary Parker Jones, consultant, explique combien la structure de la société pousse les équipes « à faire plus, avec moins d’argent, soit pour faire face à la compétition, soit pour se maintenir devant la lame du bourreau ». Si la guillotine est le dernier argument, on croirait volontiers un roman de Stephen King, avec pour titre, Innove ou crève. 

 

On connaît plus souvent la société comme une machine obsédée par sa relation client, mais Bezos l’affirmait déjà en 1997 : « Il est difficile de travailler ici. » Pour certains, cela signifie devenir un Amaboot, un robot Amazon, qui s’est fondu dans le système de l’entreprise, et parvient à s’y intégrer totalement. À s’oublier dans la masse, pour la grandeur de la firme. Un esprit d’entreprise défiant l’imagination. 

 

Le New York Times égrène différents témoignages d’anciens employés, dans les hautes sphères et venus de tous les secteurs de la société. « Amazon, c’est là que les perfectionnistes se rendent pour se sentir minables », affirme Noelle Barnes, qui a travaillé au marketing de la société durant neuf années.  

 

Du monde des données personnelles, aux données des personnes, tout semble n’être qu’une recherche de la performance individuelle, dans une mise en concurrence mondiale, où les empires web se font et s’écroulent d’une nuit à l’autre. Soucieux de son efficacité, Amazon utilise un ensemble d’éléments pour renforcer et stimuler les milliers d’employés en col blanc qu’elle emploie : « La société exécute un algorithme qu’elle améliore continuellement, pour la performance de son personnel », explique Amy Michaels, ancien agent de commercialisation du Kindle. 

 

Et comme pour les clients, plus la firme dispose de données, plus ses employés se sentent obligés de remplir les exigences de la société. Long article, mais passionnant.

 

Même pas mal, assure le grand patron

 

Sauf que Bezos n’a pas le même son de cloche : « L’article ne décrit pas l'Amazon que je connais, ou les gens bienveillants d’Amazon avec lesquels je travaille tous les jours. » On pourrait répondre : et pour cause, aucun des leaders en poste n’a répondu. Et le grand patron d’affirmer que les histoires rapportées dans le média, si elles sont vraies, doivent immédiatement faire l’objet de rapports auprès des relations humaines de l’entreprise. « Même si ce sont des cas rares, ou isolés, notre tolérance à un pareil manque d’empathie doit être de zéro. »

 

Il jure même que lui préférerait « quitter une pareille société », et que, pour accepter de travailler dans le monstre que décrit le NYT, « il faudrait être fou ». Ou bien désespéré, sans emploi, ni ressources : en somme acculé à n’avoir plus d’autre avenir que le travail en usine dans tel ou tel entrepôt ? 

 

Bezos s’en tirera finalement par une pirouette, où ce que décrit le NYT n’est qu’une présentation, résume-t-il, des pires méthodes de management. Et à ce titre, c’est un excellent exemple de ce qu’il ne faut pas faire – comprendre, ce qui n’arrive pas chez Amazon. Et d’interpeller ses collaborateurs, pour conclure : « Heureusement, vous vous amusez, travaillant avec un groupe de partenaires brillants, en aidant à inventer l’avenir, et riant le long du chemin. » (via Geek Wire

 

Ce genre de rire ?

 

Jeff Bezos - Caricature

DonkeyHotey, CC BY SA 2.0


Pour approfondir

Editeur : Fayard
Genre : entreprise faits...
Total pages :
Traducteur :
ISBN : 9782213677651

En Amazonie

de Jean-Baptiste Malet

Pour son pic d’activité, à l’approche des fêtes de Noël 2012, Amazon recrute des milliers d’intérimaires. Pour la première fois en France, un journaliste décide d’infiltrer un entrepôt logistique du géant du commerce en ligne. Il intègre l’équipe de nuit. Après avoir souscrit au credo managérial et appris la novlangue de l’entreprise, c’est la plongée dans la mine: il sera pickeur, chargé d’extraire de leurs bins (cellules) des milliers de « produits culturels », amassés sur des kilomètres de rayonnages, marchandises qu’il enverra se faire emballer à la chaîne par un packeur, assigné à cette tâche. Chaque nuit, le pickeur courra son semi-marathon, conscient de la nécessité de faire une belle performance, voire de battre son record, sous le contrôle vigilant et constant des leads (contremaîtres), planqués derrière des écrans: ils calculent en temps réel la cadence de chacun des mouvements des ouvriers, produisent du ratio et admonestent dès qu’un fléchissement est enregistré... Bienvenue dans le pire du « meilleur des mondes », celui qui réinvente le stakhanovisme et la délation sympathiques, avec tutoiement. Plus de quarante-deux heures nocturnes par semaine, en période de pointe. Un récit époustouflant. Jean-Baptiste Malet nous entraîne de l’autre côté de l’écran, une fois la commande validée. La librairie en ligne n’a plus rien de virtuel, l’acheteur ne pourra plus dire qu’il ignorait tout de la condition faite aux « amazoniens ».

J'achète ce livre grand format à 15 €

J'achète ce livre numérique à 7.99 €