Amérique du Sud : imbriquer le livre numérique avec les salons du livre

La rédaction - 12.08.2016

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Dans le dernier volet de notre enquête consacrée à l’édition numérique en Amérique Latine, nous nous intéressons aux activités innovantes mises en place par les salons du livre, ainsi qu’aux initiatives des gouvernements latino-américains pour accompagner les mutations liées au numérique ; avant de résumer les principaux défis et freins auxquels doit faire face l’édition numérique en Amérique latine. Retrouvez également les première et seconde parties de notre étude ici et ici !

par Octavio Kulesz

Avec L'Alliance internationale des éditeurs indépendants

 

Feria Internacional del Libro de Guadalajara

 

Les salons du livre à l’ère numérique

 

L’intégration de nouvelles technologies dans la chaîne du livre a un impact direct sur les activités des salons. En 2015, le Salon International du Livre de Bogota (FILBO) a inauguré Alejandría Digital, un espace au sein duquel étaient mis en avant divers projets utilisant les nouvelles technologies appliquées à l’édition.

 

Présentation vidéo du secteur Alejandría Digital

 

 

De son côté, le Salon du Livre de Guadalajara (FIL) dispose désormais d’un espace spécifiquement dédié au livre électronique, conçu pour héberger des fournisseurs de supports, de contenus et de services liés à l’édition numérique. Non contente de présenter les stands de plus de 20 exposants, cette zone développe également un programme professionnel. Dans le même esprit, le Salon International du Livre de Santiago (FILSA) a organisé en 2015 le premier séminaire du livre numérique : des experts de plusieurs pays s’y sont retrouvés pour discuter des mesures qui faciliteraient la distribution numérique du livre chilien « sur tout le continent et dans les principales bibliothèques du monde ».

 

Nouvelles politiques de lecture publique : l’impact de la numérisation sur les bibliothèques et les plans d’éducation

 

Il faut signaler qu’au Chili, la migration de la lecture et de l’édition vers des standards numériques constitue une politique d’État. La nouvelle Politique Nationale de la Lecture et du Livre (2015-2020) se propose, entre autres choses :

 

  • d’encourager les projets qui permettent l’édition de livres « accessibles à tous les publics aux formats imprimé, numérique, audio et vidéo » ;
  • de stimuler la création de prix littéraires pour le livre numérique ;
  • de promouvoir les éditions électroniques et de « faciliter l’accès aux contenus numériques dans les bibliothèques publiques » ;
  • d’accélérer la conversion du livre chilien aux formats numériques « pour sa distribution et sa conservation et garantir la migration/émulation de la production numérique nationale ».

 

Il est vrai que l’inauguration en 2013 de la Bibliothèque Numérique du Chili avait clairement marqué la tendance et annoncé des temps nouveaux. Cette plateforme offre aujourd’hui un service de prêt gratuit de livres numériques pour tous les habitants du Chili, mais aussi pour les Chiliens résidant à l’étranger.

 

La Bibliothèque Nationale de Colombie a elle aussi mis en œuvre diverses initiatives concernant l’édition numérique. L’institution propose « des livres numériques 100 % colombiens » et dispose en outre de son propre laboratoire d’expérimentation sur les nouveaux formats. Comme dans le cas du Chili, ces projets vont de pair avec la politique nationale du livre.

 

De fait, le Plan National de Développement de Colombie (2014-2018) est tout à fait explicite sur ce point : l’article 224 appelle en effet à « encourager et appuyer la numérisation et la production de livres en stimulant leur édition et leur commercialisation, et en facilitant l’accès à cet outil technologique dans les villes comme dans les zones rurales ».

 

 

Présentation vidéo du Laboratoire de la BNDC

 

 

Au Brésil la Bibliothèque National Numérique (BNDigital) a constitué de riches archives en ligne qui reçoivent des millions de visites chaque mois. Le portail organise des expositions virtuelles et produit des articles d’investigation à propos des contenus exposés.

 

D’autre part, il faut signaler que les nombreuses initiatives menées dans la région pour réduire la fracture numérique contribuent à stimuler la production et la consommation de textes numériques. Ainsi, les programmes de distribution d’ordinateurs portables aux étudiants, comme le Plan Ceibal (Uruguay) ou Conectar Igualdad (Argentine), ont permis la création de contenus numériques ad hoc, la distribution de classiques au format numérique ainsi que l’acquisition de livres numériques auprès de maisons d’édition locales.

 

Défis et opportunités

 

En Amérique Latine, l’édition numérique fait face à de nombreux obstacles, mais aussi d’indéniables opportunités. Au nombre des obstacles, signalons une sorte de cercle vicieux qui affecte la viabilité d’une partie de l’écosystème :

 

  • les plateformes de vente de livres électroniques ne parviennent pas toujours à proposer des contenus qui soient de bonne qualité et à un prix accessible pour le lecteur local ;
  • de ce fait, de nombreux lecteurs en viennent à télécharger les livres numériques en utilisant des voies informelles ou en recourant à d’autres variantes gratuites ;
  • dans ces circonstances, les maisons d’édition traditionnelles ne voient pas particulièrement d’intérêt à proposer leurs textes en version numérique et préfèrent continuer à opérer en terrain sûr – le format papier ;
  • cela a une répercussion négative sur l’offre de contenus, et nous ramène par conséquent au point 1, et ainsi de suite.

 

Ceci étant, il faut remarquer que ce cercle vicieux est particulièrement préjudiciable au modèle de vente de livres numériques à l’unité – un schéma qui imite le fonctionnement de la chaîne analogique. En revanche, d’autres acteurs, positionnés en dehors du secteur traditionnel, parviennent à tirer profit de ce nouvel état des choses d’une manière plus efficace. Nous nous référons principalement :

 

  • aux portails de souscription et aux grandes plateformes globales qui captent d’énormes masses d’utilisateurs ;
  • aux maisons d’édition nativement numériques qui peuvent subsister en combinant leur activité éditoriale et la prestation de services numériques ;
  • au secteur public qui distribue des contenus très souvent gratuits dans les bibliothèques et le milieu éducatif.

 

Comme nous l’avons signalé auparavant, les utilisateurs s’équipent à une cadence accélérée – spécialement en téléphones mobiles et tablettes. La demande des populations en matière de contenus numériques est croissante et les coûts de distribution diminuent progressivement. Dans ce contexte, les acteurs que nous avons nommés plus haut – grandes plateformes, maisons d’édition nativement numériques et secteur public – vont continuer à récolter les fruits du changement.

 

Les acteurs de la chaîne traditionnelle sont donc confrontés à une urgence : ils doivent redoubler d’efforts pour trouver leur place – ou la réinventer. Pour cela, il faudra sans aucun doute qu’ils mettent en pratique des coopérations originales et incorporent des compétences nouvelles. La tâche n’est pas simple, mais les promesses sont considérables.