Apologie de la lecture : parce que lire est avant tout un plaisir

Clément Solym - 19.08.2016

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Culture et numérique peuvent coexister, n’en déplaise aux auteurs d’études affirmant le contraire. On reproche en effet souvent à la lecture sur support numérique de n’être que superficielle – comprendre, ne pas opérer de lecture profonde, avec mémorisation du texte. En réalité, c’est avant tout une question d’habitude, et de culture, justement, du numérique.

 

Reading

Moyan Brenn, CC BY 2.0

 

 

Une récente étude a démontré que les trois quarts des Américains ne lisaient en réalité pas de livres, pour une raison simple : le manque de temps. Or, comme il semble peu probable que l’on diminue le temps passé à s’occuper de sa famille, ou à travailler, c’est du côté des loisirs qu’il faut chercher cette pénurie temporelle mise en avant. 

 

En moyenne, un Américain de 15 ans passe plus de trois heures devant la télévision, mais seulement 15 minutes à lire quotidiennes. Probablement existe-t-il une analyse sociologique qui expliquerait pourquoi et comment, dans l’inconscient collectif, le livre tend à être relégué au rang de pittoresque relique d’un temps jadis. Lire un livre, à l’époque de Twitter, cela semblerait donc amusant ? 

 

Pourtant, les études ne manquent pas, qui prouvent point à point les avantages de la lecture : réduire le stress, inciter à la tolérance, conjurer le vieillissement mental. Dans une étude de 2004, la Harvard Medical School était allée jusqu’à affirmer qu’à durée équivalente (30 minutes), lire permet de brûler 50 % de calories en plus que de visionner la télévision. (via No shelf required)

 

Mieux, les lecteurs sont plus enclins à faire preuve de générosité et de charité, assurait le National Endowment for the Arts. En effet, on retrouve chez les bénévoles un plus grand nombre de personnes qui lisent, que de non-lecteurs. Délicieux livres, qui finissent toujours par servir l’intérêt public...

 

Mais internet nous aurait barré la route à un accès simple, presque low-tech, aux histoires. Plus de liens, d’images, d’animation : des lignes et encore... Sans même pouvoir envoyer de messages ou copier-coller une citation ? 

 

De fait, la consommation de médias – au sens de presse et d’informations – a connu une forte hausse avec la Toile. Si l’on a modifié notre rapport à la lecture, il faudrait envisager que ce soit également du fait de la grande boulimie d’articles lus sur le net – et de temps passé sur les réseaux sociaux. C’est qu’il faut bien arriver à trouver des coupables : personne n’oserait dire que les gens arrêtent de lire parce que les livres ne les intéressent que moins. Ou ne les intéressent plus !

 

Parce que le temps s'en va... Las, le temps non...

 

Mais il faudra bien intégrer un jour ou l’autre que lire ne signifie pas simplement lire un livre. Et moins encore, lire un livre imprimé sur du papier. Si les adeptes de la lecture sur eReader ou tablettes, ou même smartphones se font plus nombreux, c’est que le confort et la commodité sont là. Probablement ne peut-on pas envisager sereinement de dévorer 600 pages sur un smartphone. Probablement.

 

Mais dix textes de 60 pages, soigneusement découpés, deviennent alors plus commodes, plus accessibles. Le temps de concentration pris en compte, on assiste d’ores et déjà à la production d’œuvres basées sur une chronolecture. Avoir 15 minutes à consacrer à un texte et le vouloir nécessite que l’on puisse acheter un texte de 15 minutes de temps de lecture. Et rien ne démontre encore qu’un texte écrit dans cette logique, et lu sur support numérique, n’empêchera la lecture profonde.

 

Hugh Owey, auteur de la saga Silo, ne disait pas autre chose : « Comment pouvons-nous les rendre séduisants ? Les rendre abordables, pour inciter le plus grand nombre à lire ? Les éditeurs devraient se rendre dans des écoles pour dire “Hé, arrêtez de forcer les enfants à lire des classiques et passons à des des livres d’aujourd’hui. » Apprenez-leur à aimer la lecture, et faites en sorte qu’ils se rendent à l’université. Et ils aimeront tellement lire, qu’ils redécouvriront les classiques. Mais à chaque âge, nous leur faisons découvrir des livres pour lesquels ils ne sont pas prêts, pour se dépêcher à les rendre matures. Sauf qu’on obtient le résultat inverse. »

 

La fiction sérialisée apportera son lot de bons et de mauvais textes – et c’est certainement de ce côté que l’on peut chercher d’autres raisons au manque présumé de lecture profonde. Parce qu’en papier ou en numérique, 15 minutes de lecture quotidiennes pourront devenir 20 puis 30 minutes. Et l’on comprendra alors que la technologie n’avait pas pour vocation de tuer la lecture : en quelques petits efforts, il serait possible de rétablir une connexion aisée. 

 

Du livre numérique au livre, on renouera bien avec le plaisir de lire. Et, étonnamment, plus besoin de partir à la recherche du temps pour lire : celui que l’on avait perdu pourrait bien revenir, comme s’il n’avait jamais disparu...