Assange sans DRM : Robert Laffont veut des lecteurs responsables

Clément Solym - 27.03.2013

Lecture numérique - Usages - BitTorrent - Julian Assange - Menaces sur nos libertés


La publication du livre de Julian Assange aux éditions Robert Laffont est un événement à plus d'un titre. D'abord, parce que le livre est en soi particulièrement important. Il a d'ailleurs fait l'objet d'une conférence à l'occasion du Salon du livre de Paris, traitant de la liberté et d'internet. Ensuite, parce qu'il réunit des acteurs d'envergue dans l'environnement web : le confondateur de Wikileaks, un chercheur américain, Jacob Applebaum, connu pour son activité dans la sécurité informatique, et Andy Müller-Maguh, spécialiste du cryptage. Et plus proche de nous, Jérémie Zimmerman, porte-parole de la Quadrature du net.

 

 

 

 

Sacrée brochette d'auteurs, pour un titre à l'existence déjà mouvementée. Voilà la présentation qu'en fait l'éditeur, qui évoque « les dangers à exposer nos vies via Internet et nos téléphones portables », tout en donnant les outils pour résister. 

Appels téléphoniques, SMS, chats, forums, Google, Facebook : nous n'avons jamais autant communiqué de données privées. Or ces données circulent sans aucune protection (pas de cryptage), sur des routes non sécurisées. Elles peuvent donc être interceptées par tous types d'organisations : entreprises privées, États, services secrets. Le marché de la vente de systèmes de surveillance des données « récoltées » sur Internet est en croissance exponentielle. Touts types d'organisations, publiques ou privées peuvent avoir accès à ces « data » qui sont l'or noir de demain.

Avec humour, Julian Assange définit ainsi nos téléphones portables comme des « mouchards pouvant aussi passer des coups de fil ». « Google en sait plus sur toi que ta mère et toi-même ! » rit (jaune) un autre participant. Bien sûr, les sociétés privées qui stockent toutes ces données (Google, Facebook, opérateurs de téléphonie) promettent de ne pas les exploiter. Mais que valent leurs promesses quand on sait quel trésor représentent ces informations ? Surtout : si elles ne le font pas elles, qui nous dit que d'autres ne le font pas ? Pour Assange et ses amis, il ne fait pas de doute que nous sommes déjà suivis, espionnés et de façon beaucoup plus fine que la STASI pouvait le faire en Allemagne de l'Est ! Il faut donc que chacun réalise l'incroyable vulnérabilité dans laquelle la révolution des nouveaux moyens de communication nous place. Et l'enjeu que représente aujourd'hui un Internet libre.

Ce livre est donc un avertissement, un avertissement d'autant plus efficace qu'il évite tout jargon et rend clairs les enjeux. Mais il est aussi et surtout un manuel d'insurrection démocratique : l'accroissement constant des échanges privés ne doit pas exposer à un accroissement constant du contrôle des individus.

 

Or, le livre est également accompagné d'une série de remarques liminaires de Julian Assange, s'ouvrant comme suit :  

Ce livre n'est pas un manifeste. Il n'y a plus de temps pour cela. Ce livre est un cri d'alarme.

Le monde n'est pas simplement en train de dériver vers une dystopie transnationale sans précédent – il s'y précipite. Hors des milieux qui s'occupent de la sécurité nationale, cette situation n'a pas été pleinement perçue, occultée par le secret, la complexité et l'ampleur qui la caractérisent. Internet, le meilleur de nos instruments d'émancipation, est devenu le plus redoutable auxiliaire du totalitarisme qu'on n'ait jamais connu. Internet est une menace pour l'humanité

 

Sauf que réunir de pareils acteurs du net et de la sécurité informatique ne pouvait pas se faire sans quelques modifications de la politique éditoriale de Robert Laffont (groupe Editis), pour le format numérique. En effet, les lecteurs qui se seront procuré la version auront rapidement découvert l'avertissement de l'éditeur :   

Ce livre numérique ne comporte pas de dispositif de cryptage limitant son utilisation. Il est simplement identifié par un tatouage permettant d'assurer sa traçabilité.
En refusant d'entraver la circulation de cette œuvre, les éditions Robert Laffont misent sur la responsabilité de leurs lecteurs.
Il ne peut y avoir de création sans financement. Si vous disposez d'une version piratée de ce livre numérique, nous vous invitons à l'acheter sur le site d'un e-libraire

  

Selon les informations que nous avons pu recueillir, il est encore trop tôt pour se réjouir, et envisager que les éditions Robert Laffont abandonnent complètement les DRM. Une grande majorité des titres Robert Laffont reste encore sous l'emprise de verrous numériques de rigueur - comme dans l'ensemble du catalogue d'Editis. Toutefois, et à la demande de l'auteur, il peut arriver que l'éditeur décide de ne pas appliquer la règle du verrou systèmatiquement. C'est le cas pour le livre d'Assange.

 

 

 

Dans tous les cas, DRM ou non, la situation a été rapidement résolue : il aura fallu moins de 24 heures pour que l'ebook se retrouve sur les réseaux Torrent. Décision de l'éditeur ? Probablement pas - et c'est dommage, puisqu'une telle communication lui aurait amplement profité.

 

Nous avons sollicité Robert Laffont pour demander quelle serait la position de la maison face au piratage de ce titre, qui s'y prêtait tout particulièrement.

 

Il faut toutefois se souvenir que le même sort avait été réservé à la version anglaise du livre, puisqu'en décembre 2013, quelques jours après la publication officielle, on retrouvait aisément le livre numérique Cypherpunks sur les réseaux

 

Mise à jour : 

Les éditions Robert Laffont ont répondu aux différentes questions que nous avions pu poser :

 

1/ L'absence de DRM pour ce titre est-elle propre à l'ouvrage, ou s'agit-il d'une première démocratisation du watermark ?

Actuellement, la majorité des titres de notre catalogue numérique sont protégés par des DRM. Néanmoins, depuis plusieurs mois, ponctuellement, nous faisons des expérimentations sur des titres avec tatouage. Ce peut être à la demande de l'auteur (comme par exemple La nuit a dévoré le monde, de Pit Agarmen, à la rentrée littéraire 2012), pour faciliter la diffusion d'un livre enrichi (Eloge des tubes, d'Emmanuel Poncet) ou encore pour être cohérent avec les idées défendues dans un essai, comme c'est le cas pour Menace sur nos libertés, de Julian Assange.

 

2/ Dans le cas d'un abandon des DRM, comment les négociations se dérouleront-elles avec les agents étrangers ?

Le marché numérique anglosaxon utilise majoritairement les DRM. Il n'a pas connu de débat sur ce sujet, contrairement au marché français, où la question est toujours abordée dans les études d'usage ou les politiques des éditeurs. Le retrait des DRM a donc été pendant longtemps un non-sujet. Mais aujourd'hui, avec des initiatives comme celles de TOR, la situation est en train d'évoluer.

 

3/  Vous savez déjà que le livre numérique est disponible sur les réseaux torrent : êtes vous à l'origine de cette diffusion ? Et si non, qu'envisagez vous de faire pour lutter contre ce piratage, quasi inévitable ?

Nous ne sommes évidemment pas à l'origine de la diffusion de ce livre sur les réseaux torrent.