Collection XIX : la BnF et Apple s'occupent de rentabiliser le domaine public

Nicolas Gary - 16.12.2015

Lecture numérique - Usages - BnF Collection - numérisation domaine public - BnF Partenariats


Dans la boutique d’Apple, Collection © XIX vient de faire son apparition. Il s’agit de titres numérisés, relevant du domaine public et que la BnF a choisi de commercialiser. Le lancement s’effectue avec iBooks, pour 99 centimes par titre. Mais les observateurs ne manqueront pas certains détails, couleuvres passablement amères à avaler.

 

 

 

La présentation de Collection © XIX que fournit la BnF est des plus alléchantes : « Créée à partir des fonds de la Bibliothèque nationale de France, la collection XIX explore l’histoire, la politique, la vie artistique et littéraire, la philosophie, les voyages et explorations, ainsi que les découvertes scientifiques et techniques – et invite à la découverte d’un 19e siècle hors des sentiers battus. 

 

Dissipant les stéréotypes d’un siècle vieux et poussiéreux, notre sélection permet au lecteur du 21e siècle d’associer le plaisir de la lecture de classique à la découverte de livres rares et parfois corrosifs, et d’assouvir sa curiosité et sa soif perpétuelle de nouveautés. »

 

Et dans chacun des titres, on trouve également une petite présentation, pour rappeler que c’est à travers la filiale BnF Partenariats que les ouvrages sont réalisés. 

 

« Fruit d’une sélection réalisée au sein des prestigieux fonds de la BnF, Collection XIX a pour ambition de faire découvrir des textes classiques et moins classiques de la littérature, mais aussi des livres d’histoire, récits de voyage, portraits et mémoires ou livres pour la jeunesse…

 

Édités dans la meilleure qualité possible, eu égard au caractère patrimonial de ces fonds publiés au XIXe, les ebooks de Collection XIX sont proposés dans le format ePub3 pour rendre ces ouvrages accessibles au plus grand nombre, sur tous les supports de lecture. »

 

On se demande bien à quoi sert un EPUB 3, sinon à empêcher ces ouvrages d’être commercialisés chez Amazon, mais surtout, en quoi consiste le travail éditorial. A l’exception de couvertures nouvelles, et au demeurant bien travaillées, aucun appareil critique n’enrichit le livre, dont le texte est présenté tel quel. D’ailleurs, le lecteur est invité lui-même à prendre part à l’amélioration des fichiers, comme l’indique la note en fin de volume : 

 

« C’est pourquoi si vous constatez une coquille ou un défaut, n’hésitez pas à nous le signaler à l’adresse suivante : collection19@bnf.fr » Fort de café, même pour ceux qui préfèrent la théine. D'ailleurs, les premières réclamations n'ont pas tardé.

 

Le domaine public assujetti à l'intérêt marchand

 

Il faut remonter un peu dans le temps pour se remémorer ce qu’est en réalité BnF Partenariats, la filiale commerciale de la BnF. En effet, l’exploitation que la BnF effectue avec le fonds patrimonial n’a pas manqué de faire grincer des dents. Jack Lang lui-même, sollicité par ActuaLitté, s’en était ému : « Cette commercialisation d’œuvres numérisées ne me semble pas conforme au principe même de sa mission. Et pour tout dire, cela revient à se moquer un peu du monde et du service public même que de revendre de la sorte des œuvres du domaine public – autrement dit, qui appartiennent au public... »

 

Le député Marcel Rogemont avait pour sa part pointé que le modèle déployé par la BnF aurait pour conséquence de créer des inégalités géographiques – ou comment la Province allait payer pour les Parisiens. Les titres numérisés sont disponibles gratuitement en consultation à la BnF, mais tout le monde n’a pas les moyens ni l’opportunité de s’y rendre. Toute personne souhaitant accéder aux œuvres devra obligatoirement se trouver à l’intérieur des murs de la BnF, privant par conséquent toutes celles qui résident loin de Paris, par exemple, « se retrouveraient à financer le dispositif », nous précisait le député.

 

C’est que, non seulement les conditions de contractualisation entre BnF Partenariat et le prestataire Proquest font l’objet d’un flou total. ActuaLitté avait été contraint de solliciter la CADA pour en obtenir la communication – et encore, le document présenté était abondamment caviardé, rendant illisibles les parties les plus sensibles.

 

Mais surtout, les modalités par lesquelles les fichiers issus, du domaine public, redevenaient alors sous droit. Au point de contraindre le ministère de la Culture, à l’époque, à s’empêtrer dans des déclarations pour le moins douteuses quant à la légitimité du processus. Côté BnF, on précisait que la commercialisation avait lieu pour ménager les éditeurs, en leur évitant la concurrence d'une offre gratuite. Pour mémoire, et entre autres choses, la BnF cède aux sociétés partenaires une utilisation exclusive pour plusieurs années des bases de données numérisées.

 

Comment ne pas désormais rire jaune en voyant l’identité graphique choisie pour cette collection, qui avec son joli © incarne bien toute la comédie qu’a jouée BnF Partenariats. 

 

Le comble de cette posture, c’est de choisir une commercialisation exclusive à travers le store iBooks d’Apple, pour une période d’un an. Ce n’est qu’au terme de cette année que les autres libraires pourront les proposer également, avant de les voir, six ans après, en consultation sur la plateforme Gallica, précise la BnF dans un communiqué. 

 

Ainsi, 10.000 titres des collections sont prévus au fil du temps, et les 100 premiers viennent de paraître. Suite à cette campagne de promotion de 0,99 €, les ouvrages passeront ensuite à, 1,49 €. « Avec cette initiative et le soutien d’Apple, la BnF contribue à faire rayonner le patrimoine culturel français », affirme l’établissement. 

 

Rendez-vous dans sept ans, donc, pour que le domaine public retrouve son sens.  

 

un aperçu des titres