Comment la lecture en streaming appartiendra aux Américains

Julien Simon - 12.02.2019

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Depuis 2007, Scribd est une plateforme américaine de consultation de documents en ligne : chacun pouvait y déposer des fichiers pdf pour les partager avec d’autres utilisateurs. Mais depuis quelques années, Scribd s’oriente vers un autre modèle économique, celui du livre numérique et de l’audiobook. Une fois qu’il a souscrit à un forfait « illimité », l’utilisateur inscrit peut lire en ligne et/ou télécharger des milliers d’ebooks, écouter des livres audio, tout ça pour 8,99$/mois. Ça vous rappelle quelque chose ?
 

Par Julien Simon
de EPUBNerd

 


 

Oui, forcément, ça fait un peu penser à Spotify, Netflix, et avec eux à tous les acteurs de l’illimité en streaming : on paye sans obtenir la propriété de ce que l’on écoute, lit ou visionne, mais ce n’est pas très cher et on bénéficie à la fois d’un choix pléthorique et d’une interface agréable (c’est donnant-donnant). Le modèle séduit beaucoup les « consommateurs de culture ».

Jusqu’ici, le livre avait plutôt été épargné, mais cette époque est révolue : Scribd a annoncé avoir atteint le million d’utilisateurs payants. À côté des 140 millions d’abonnés à Netflix (dont 4 millions en France), cela peut sembler ne pas peser grand-chose. Mais soyons très clairs : c’est un chiffre inédit pour un tel service lié à l’écosystème du livre.
 

La réussite ? C'est la clef du succès
 

Alors, qu’est-ce qui fait le succès de Scribd, là où des services françaises comme Youscribe et Youboox semblent peiner à atteindre une masse critique d’utilisateurs ? Eh bien, j’ai testé. J’ai ouvert un compte sur Scribd, et j’ai été comparer. Et la première raison saute immédiatement aux yeux : ce n’est pas tant un problème d’interface, de navigation, de lisibilité, de communication même, qu’un simple problème de… catalogue.
 

En effet, Scribd fait très fort : depuis son premier partenariat historique avec HarperCollins en 2013, la plateforme a su attirer de grands noms comme Scholastic, Macmillan, Houghton Mifflin Harcourt, Bloomsbury ou encore Penguin Random House. Bien sûr, on n’y retrouve pas l’intégralité du catalogue de ces puissants éditeurs historiques – seulement une partie, mais une partie forcément choisie avec goût et attention : quitte à tester, autant ne pas se tirer une balle dans le pied. On y retrouve donc de grands best-sellers et de nombreux audiolivres, et il faut avouer que si vous comprenez et lisez l’anglais, le choix fait saliver. C’est bien simple, on ne sait plus où donner de la tête.
 

En comparaison, le catalogue des homologues français de Scribd fait pâle figure. Mais on ne saurait pas vraiment les en tenir pour responsables : là où les éditeurs américains ont décidé de jouer le jeu de Scribd – au moins d’essayer, et d’essayer sérieusement, avec de vrais bons titres pour donner sa chance au service –, les éditeurs français semblent être aux abonnés absents. C’est bien simple, on ne trouve aucun succès de librairie sur Youscribe ou sur Youboox.

On y trouve en revanche beaucoup de micro-éditeurs, qui eux ont tout à gagner à profiter du vide laissé par les éditeurs historiques. Mais la comparaison fait mal, notamment quand c’est le lecteur potentiel qui la fait. Et pour le même tarif, il faut bien dire qu’il n’y a pas photo.
 

Les concurrents peuvent toujours concourir...


Et c’est une très mauvaise nouvelle pour ces acteurs français que sont Youscribe et Youboox. Car c’est le serpent qui se mord la queue : plus Scribd va engranger d’abonnés, plus il y aura de l’argent à distribuer aux éditeurs, plus ceux-ci vont mettre de titres sur la plateforme… et donc plus la plateforme deviendra attractive. En choisissant délibérément de ne pas mettre leurs titres (ou même seulement une sélection) sur les plateformes de streaming françaises, les éditeurs fabriquent malheureusement eux-mêmes le futur mastodonte du livre numérique en illimité…

Car celui-ci sera américain. Et si un jour le modèle économique du livre penche vraiment du côté de l’illimité, alors Scribd tendra les bras à l’édition française, qui s’y jettera sans doute, attirée par la perspective de dizaines de millions d’abonnés déjà captifs de l’écosystème.
 

Scribd, de son côté, est déjà dans les starting blocks : toute son interface, remarquable de fluidité et de lisibilité, est traduite en français.


 

Pour l’avoir testée, l’expérience de lecture est tout à fait agréable. Elle l’est d’ailleurs davantage sur l’application smartphone que sur le navigateur web, car l’application propose notamment des réglages typographiques très complets qui accompagnent à merveille une lecture dématérialisée (manque encore un mode scroll fluide, sans pagination, mais cela viendra sans doute). J’aime notamment beaucoup le petit signet en forme de page cornée dans le coin supérieur droit, très élégant.



 


Un appel amical aux éditeurs donc, avant qu’il ne soit trop tard : il serait peut-être judicieux de reconsidérer dès maintenant le choix de ne pas apparaître sur les plateformes de streaming françaises. Certes, pour l’avoir testé, le modèle n’est sans doute pas encore assez rémunérateur. Mais il ne le sera pas tant que Youscribe et Youboox présenteront un catalogue si pauvre – encore ce fichu serpent qui se mord la queue.
 

Ebook et audiolivre : outils d’optimisation fiscale
pour Free, SFR et Orange ?


À force de vouloir sauver le papier simplement en mettant des bâtons dans les roues du numérique, nous prenons le risque de ne plus avoir le choix dans 3 ou 5 ans. Quant au moteur de recherche, il mériterait d'être sérieusement repensé.
 

Histoire d’éviter de voir débarquer un colonisateur numérique américain de plus sur notre territoire culturel, il serait donc à mon sens plus que souhaitable d’enrichir nos services made in France de quelques best-sellers – quitte à choisir des titres depuis longtemps amortis, mais toujours générateurs de ventes. Youboox tente bien de sauver les meubles en signant des partenariats avec Free et SFR… mais un catalogue pauvre restera toujours un catalogue pauvre, de quelque manière qu’on le présente (ou même qu’on l’offre).
 

Allez, un petit effort : il nous est donné une chance unique de ne pas être contraints de passer par une plateforme américaine pour distribuer notre contenu culturel auprès de nos propres clients nationaux. Et ce n’est pas tous les jours que ça arrive.




Commentaires
Je n'aurais pas dit mieux ! Bel article, comme toujours, sur cette problématique des éditeurs français et européens qui sont trop conservateurs.



On dirait que l'histoire se répète comme avec la musique où Apple a fini par dominer le marché parce que les maisons de disques n'arrivaient pas à s'entendre.



Donc, on a deux options :

1) les éditeurs jouent le jeu et mettent une partie de leur catalogue sur Youboox (par exemple)

2) les éditeurs travaillent ensemble pour créer un concurrent à l'abonnement Amazon ou à Scribd (et ComiXology tant qu'on y est) pendant qu'il est encore temps.



Lorsque les éditeurs perdront le contrôle de la distribution numérique de leurs livres (c'est peut être déjà le cas) et qu'ils devront se plier à la politique des ces plateforme, ce sera déjà trop tard ! Ils iront alors pleurer sur les épaules des législateurs pour changer les choses.



Alors que ce sont eux les responsables, on les alerte plusieurs fois par mois depuis des années et rien ne bouge ! (comme sur le prix des ebooks)
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