Réalité du piratage de livres numériques en France : l'alarme des auteurs

Nicolas Gary - 21.04.2015

Lecture numérique - Usages - piratage plateformes - auteurs pétition - colère contrefaçon


La piraterie est de retour, et la violation des droits de la propriété intellectuelle vient de frapper les esprits. En juin 2008, le rapport remis par Bruno Patino à Christine Albanel, préconisait une offre légale attractive. Sept ans plus tard, rien, ou si peu, n'a changé, alors nécessairement, le marché ne décolle pas. Et une pétition signée par 87 auteurs, mise en ligne le 16 avril, dénonce... le piratage grandissant.

 

 

Pirate Riley. Aaarrhh Me Hearties!

peasap, CC BY 2.0

 

 

« Ce fut comme une apparition », lisait-on chez Flaubert, et il semble, à la lecture de la pétition engagée par différents auteurs, que l'on découvre l'existence de la contrefaçon de livres. « Le temps où le monde du livre se pensait à l'abri du piratage est révolu », signent-ils. Et d'ajouter : « Nous sommes très nombreux à nous être aperçus que plusieurs de nos ouvrages étaient mis à disposition sur de sites de téléchargement gratuits. »  

 

Les signataires pointent à ce titre une sérieuse problématique : la directive 2000/31/EC qui « dédouane de toute responsabilité en la matière l'ensemble des hébergeurs ». Les auteurs appellent donc à une mobilisation globale, rappelant que « les livres ont une valeur. Les auteurs ont des droits ». Ce qui reste trouble, c'est qu'ils demandent « une action commune à tous les acteurs du monde éditorial », sans en préciser les contours. 

 

Pirate, ou pire hâte ?

 

Revenons sur quelques éléments : la pétition indique qu'en 2011, le SNE « avait écarté le recours à la Hadopi au motif que le phénomène du piratage était marginal dans le domaine du livre numérique ». Inexact, et regrettable. À cette époque, Antoine Gallimard, alors président du SNE, avait expliqué à ActuaLitté que certes, le livre numérique était un « petit marché », mais surtout que Hadopi était « relativement coûteux ». Recourir à cette solution était donc trop coûteux, pas écarté du fait de sa petitesse. 

 

D'ailleurs, quelques jours avant cette déclaration, Hachette Livre, en France, décidait de recourir à la société Attributor, coûteuse, pour le coup, afin de lutter contre le piratage. « En signant avec Attributor, nous faisons un geste vers les auteurs, pour leur garantir une sécurisation de leurs œuvres et de leurs droits », précisait la société. L'éditeur rappelait également avoir harmonisé le prix de certains livres numériques, sur le prix du poche, ce qui travaillait dans dimension offre attractive. (lire ici)

 

De l'autre, la pétition jongle entre deux chiffres, concernant la quantité d'oeuvres piratées : 13 % avancés par le SNE, et 50 % selon une étude de Youboox. Nous avions déjà tordu le cou à cette dernière donnée qui était totalement farfelue, mais, manifestement, cette image a la peau dure. Jouer à se faire peur, en somme.

 

En 2013, le SNE affirmait que 14 % des personnes pratiquant la lecture en numérique avaient piraté un livre. Selon un baromètre de 2015, 20 % de ces utilisateurs ont « eu recours à une offre illégale, soit 4 % de la population française ». 

 

Le problème de toutes ces données est que l'on ne sait pas de quoi on parle : s'agit-il de livres numériques, de manga ou de BD numériques  ? Parle-t-on de livres papier numérisés et diffusés illégalement, ou d'ouvrages numériques partagés sur les réseaux ? Soyons un peu pragmatiques et plongeons dans des chiffres concrets.

 

Les torrents, ou le lit du fleuve  

 

Selon les données officielles du SNE, l'offre légale en France est de 120.000 livres sous droit – on exclut donc le domaine public. Si l'on se fie aux données fournies par le site T411, reconnu comme un acteur incontournable dans la contrefaçon, on trouverait 16.644 torrents offrant un livre numérique piraté. Cependant, certains fichiers torrent contiennent plusieurs ouvrages – des packs qui peuvent aller de 2 à 1000 ouvrages, voire plus. 

 

Après plusieurs recherches, nous avons constaté que l'offre pirate serait, peu ou prou, et exclusivement pour les ebooks, de 30 à 35.000 livres numériques contrefaits. Comprendre : accessibles de manière facile pour l'internaute. Après nul doute que d'autres sources d'accès existent. Peut-on pour autant considérer que 29 % des livres sont piratés ? Absolument pas. Pourquoi ? Parce qu'une multitude de livres contrefaits ne sont pas disponibles en format numérique, légalement.

 

Il faudrait donc mesurer cette offre à l'ensemble de l'offre de livres française. Quel bonheur : le ministère de la Culture nous évitera de les compter à la main. En mars dernier, les statistiques de l'édition ont été présentées. En 2013 on comptait 656.860 titres, et, en 2014, 692.740 « références vendues en France au moins une fois dans l'année ». Mais bien entendu. 

 

Revenons à T411 : si l'on inclut les mangas et les BD, l'offre pirate globale serait de 70.000 titres selon nos calculs –, prenant en compte les packs BD, réunissant tous les tomes d'une même série, et de même pour les mangas. Dans ce cas, on trouverait 10,1 % de l'offre française globale en version pirate. 

 

 

 

Posons également la question, après tout : deux des plus grands records de téléchargements en 2014 et 2015 sont respectivement Valérie Terierweiler et Michel Houellebecq. Selon Edistat, Merci pour ce moment s'est vendu en papier à 356.000 exemplaires et Soumission approche des 470.000 exemplaires. Or, pour l'ouvrage de Trierweiler, T411 annonçait 62.000 téléchargements pirates contre 33.000 pour l'ouvrage de Houellebecq. Qu'est-ce que ces chiffres nous apprennent ?

 

Que peut-être, possiblement, si l'on veut bien accepter de sortir des ornières... les lecteurs ne piratent pas. Pour l'ouvrage de Trierweiler, 17 % de contrefaçon, et pour Houellebecq, 7 %. Bien entendu, la contrefaçon est un crime, passible de 3 ans de prison, et/ou de 300.000 € d'amende. Et au passage, la peine est la même pour l'homicide involontaire, la provocation au suicide, l'abus de faiblesse, la menace de mort ou encore les violences entraînant une incapacité de travail de huit jours ou plus.

 

Si pour les best-sellers pris à titre d'exemple, le piratage semble peu important, ne faut-il pas en conclure que l'offre n'intéresse pas, ou si peu que pas, les internautes ? 

 

Croissance incontestable : EBOOKZ, pas pour Zorro

 

En octobre 2009, le MOTif avait publié une étude, EBOOKZ. Selon la méthodologie, 4 à 6000 titres étaient contrefaits, dont 3000 à 4500 relevant de la bande dessinée. « Ce montant représente moins de 1 % des titres disponibles légalement au format papier, ce qui est encore très faible », expliquait l'étude. Or, une grande partie était scientifique, technique ou médicale.

 

À l'occasion d'une mise à jour, en mars 2012, on constatait alors que moins de 2 % de l'offre légale était disponible en version piratée. L'auteur avait identifié entre 11 et 14.000 titres piratés, dont 8 à 10.000 qui relevaient de la bande dessinée. Et l'offre pirate, alors que l'adoption de la lecture numérique évolue, avait logiquement accompagné le mouvement. Les livres pratiques restaient les plus piratés, largement devant la littérature – 51,9 % contre 29,7 %. 

 

Notons que, sur les 50 titres les plus piratés, 58 % ne disposaient pas d'une offre légale. À croire que personne, depuis 2007, n'a pris le temps de lire le rapport Patino. La conclusion de EBOOKZ, tome 3 fait alors froid dans le dos : « Sans surprise, le piratage s'accroît, relativement, mais sûrement. Aujourd'hui, l'on s'accorde à penser que c'est à l'offre légale de se présenter comme la meilleure rivale du piratage (par un développement en quantité comme en “attractivité” – prix, qualité, facilité d'accès, interopérabilité, services associés, etc.). »

 

Le contrefacteur sonne trois fois : prix, DRM et usages 

 

Le livre profite toujours de ce que sa numérisation reste longue, complexe. Contrairement à la musique, il n'est pas possible d'introduire un bouquin dans son lecteur de CD-ROM, pour effectuer une copie numérique, et le changer en format EPUB. C'est pourtant bien là que la musique, et le cinéma ont été frappés : dans la simplicité des usages de numérisation. 

 

 

 

 

Il semble illusoire de répéter que la présence de DRM représente également un frein au développement de l'offre légale. Pourtant, une étude présentée en mars dernier démontrait amplement que la présence de ces verrous freinait l'adoption du livre numérique

 

Près de 30 % des utilisateurs dépités ne comprennent d'ailleurs rien au DRM, quand 26 % pensent qu'il s'agit d'une sorte de lecteur ebook. Et de citer quatre grands problèmes que la technologie Adobe pose : 

  • ralentir l'adoption de l'ebook
  • freiner l'innovation et la technologie
  • un coût exorbitant (près de 70.000 $ annuel de licence)
  • la possibilité que les données clients soient dérobées (et cela s'est déjà vu

Pour les clients, s'il devient plus facile de parcourir un livre numérique obtenu de manière illicite qu'à travers l'offre légale et ses labyrinthiques démarches, il serait plus que temps de se poser quelques questions.

 

La question tarifaire pourrait revenir sur le tapis : dans l'idée d'une offre attractive et légale, il faut comprendre que « attractive » signifie « financièrement intéressante ». Le comble de cette imposture reste que, pour un trop grand nombre de maisons, un ebook 30 % moins cher que le grand format est une option raisonnable. 

 

À quand une véritable réflexion et une politique tarifaire qui prenne en compte les usages, plutôt que de favoriser la contrefaçon ? 

 

La lutte artisanale antipirate : sans (contre)façon

 

Depuis la rue de Valois, la ministre Fleur Pellerin a choisi d'aborder la question du financement des sites, en cherchant à leur couper les vivres. Loin d'une Hadopi inutile et répressive, la méthode aurait de meilleurs espoirs. 

 

« Notre politique vise à permettre le développement de l'offre légale d'œuvres sur internet en multipliant les initiatives, avec, notamment, une action ferme vis-à-vis de ceux qui exploitent les fruits de la création sans rémunérer les artistes et les créateurs. Nous engagerons toutes les moyens possibles envers ces activités illégales, avec le concours de tous les ministères impliqués dans la lutte contre la contrefaçon et les circuits financiers occultes », affirmait la ministre.

 

Cette même Hadopi qui avait esquissé les usages de l'ebook en France, notant que l'attractivité de l'offre légale des livres est évaluée à 57 sur 100, sur l'échelle d'indice d'attractivité. Aujourd'hui, 70 % des clients numériques pour le livre connaissent l'offre légale mise à disposition, avec 28 % qui estiment la maîtriser très bien, et 42 %, plutôt bien. 

 

La colère des auteurs découvrant leurs œuvres sur des plateformes pirates se comprend et se partage largement. 

 

C'est pourquoi, à l'heure où la question de « l'adaptation » des droits d'auteur est en passe d'être décidée au niveau du Parlement Européen, au moment où se prépare un projet de directives qui va renforcer et élargir les exceptions et en ouvrir d'autres, nous, auteurs et illustrateurs de livres, réclamons que le phénomène du piratage littéraire ne soit plus pris en compte de façon « artisanale » au coup par coup, mais que des dispositions rapides et efficaces soient mises en place par les autorités compétentes. 

 

 

Mais l'artisanat de la lutte vis-à-vis de la contrefaçon ne pourra pas prendre une seule direction. Elle débutera avec la prise en compte de ce que les clients attendent, et une adaptation. Sans cela, l'offre pirate continuera de se développer, avec un entrain inversement proportionnel aux efforts que peut réaliser l'édition.

 

On pourra retrouver la pétition à cette adresse.