La rentrée littéraire 2014... en téléchargement pirate

Nicolas Gary - 25.08.2014

Lecture numérique - Usages - piratage ebooks - livres téléchargement - rentrée littéraire


Le piratage de livres numériques fait partie des questions problématiques pour les éditeurs. Si la visibilité qu'apportent ces versions illégales n'est pas un élément négligeable, il n'en reste pas moins qu'il s'agit ni plus ni moins que d'une contrefaçon. Autrement dit, la violation du droit d'auteur, avec des sanctions pénales qui peuvent aller jusqu'à 300.000 € et trois ans de prison, selon le Code de la Propriété intellectuelle. Et un joli site vient de mettre les pieds dans un sacré plat. 

 

 

 

 

 

La rentrée littéraire, ce sont cette année 607 romans qui sortiront durant les prochaines semaines, avec 404 titres français et 203 traductions. Si pour les libraires et les journalistes, cet enfer de lectures forcenées a commencé dès le mois de juin, les lecteurs vont découvrir progressivement les publications. Mois de juin, simplement parce que les sorties sont envoyées par les éditeurs, très en amont : cela permet de retenir l'attention des critiques et des libraires, et de s'assurer une meilleure place dans les journaux et sur les tables. 

 

Mais cette année, la rentrée se déroule également... sur les réseaux, et pas vraiment avec l'accord des ayants droit. Thierry Crouzet, qui publie Eratosthène aux éditions L'Âge d'homme, nous a alertés : « J'effectue une veille assez simple : mes nom, prénom et le titre de certains de mes livres. Et j'ai vu ressortir mon dernier ouvrage sur un site que je n'avais encore jamais vu. » Et là, douloureux cas de conscience... Doit-on nommer le site en question ? Pas pour le moment.

 

"Il y a une ambition industrielle et besogneuse assez claire"

 

L'utilisateur propose donc de partager sa bibliothèque de livres numériques, et le dossier est impressionnant. « La Team AlexandriZ mettait en partage 2000 livres numériques, peu ou prou, avec un fameux travail sur des titres qui n'étaient pas commercialisés », se souvient l'auteur. Sauf que l'on s'accorde que l'offre mise en partage sur le cloud de Microsoft, One Drive, est sidérante. 

 

« Il faut reconnaître qu'il a frappé fort », reconnaît un éditeur numérique, dont certains des titres apparaissent dans le dossier en question. « Il y a une ambition industrielle et besogneuse assez claire. » L'ensemble regroupe plus de 3300 livres numériques, tous en format EPUB, un volume considérable, et nos interlocuteurs l'avouent, « c'est du jamais vu encore. Marc Levy va certainement savourer de voir que tous ses livres sont disponibles, une fois de plus, sur le réseau ». 

 


 

« Les éditeurs devraient beaucoup plus s'inquiéter de cette forme de piratage que du streaming ou un Peer-to-Peer », analyse un auteur. Ce qui est sidérant, c'est que l'on retrouve des titres, dans la liste proposée, qui n'étaient pas encore sortis en librairie – et donc pas encore dans les ebookstores. « C'est intéressant de se dire qu'il a pu les mettre en partage avant l'office. Cela pourrait impliquer qu'un insider les a mis en partage, et que le fichier provient directement d'un service numérique chez les éditeurs. »

 

 

 

 

Plusieurs grands noms de la rentrée littéraire voient leur roman tomber dans les affres de la contrefaçon. Pétronille, le 23e livre d'Amélie Nothomb, ou encore Charlotte de David Foenkinos ou le livre de Christophe Donner, Quiconque exerce ce métier stupide mérite tout ce qui lui arrive. Et la littérature étrangère n'est pas de reste : Et rien d'autre, de James Salter (traduction Marc Amfreville) ou Le Fils de Philip Meyer (traduit par Sarah Gurcel) et le dernier Pynchon (chez Seuil) font également partie du lot. 

 

« Il mérite bien son nom [NdR : La folie des ebooks de France], parce que son partage contient vraiment une offre large, avec des nouveautés extrêmement récentes. » Avant de conclure à la taupe qui aurait fait fuiter les titres avant leur publication, l'hypothèse la plus probable est qu'un grand lecteur qui conservait sa bibliothèque dans le cloud, s'est décidé, sur un coup de tête, à tout mettre en partage. 

 

"Autant le partage sans recherche de monétisation ne me pose pas de problèmes, autant cette méthode, qui fait jaillir les publicités dans tous les sens, c'est vraiment de l'exploitation de notre travail d'écrivains"

 

Dans le même temps, un autre site fait le bonheur des internautes plus soucieux de faire grossir leur bibliothèque, sans trop se préoccuper de la légalité. Roman-Gratuit.com verse dans une tout autre approche. Le site, qui reprend un peu la trame de la Team Alexandriz, propose des ebooks en pagaille, mais cette fois avec une véritable volonté lucrative, bien plus forcenée.

 

Les deux sites proposent l'affichage de bannières publicitaires, que l'on retrouve tant sur La Folie que sur Roman gratuit. « Sauf que le premier renvoie directement vers un partage global des fichiers, à télécharger depuis le cloud, en proposant le lien directement sur le header de son site. Sur l'autre, il faut cliquer, cliquer, cliquer, et faire apparaître les bannières sans cesse », note l'éditeur. 

 

Les autorités britanniques sont d'ailleurs parties en guerre contre les sites de piratage, justement en cherchant à étouffer leurs revenus publicitaires. La Police Intellectual Property Crime Unit a mis en place la diffusion de bannières qui alertent l'internaute que le site sur lequel il surfe contrevient au copyright. « Ce travail nous aide également à protéger les consommateurs. Quand les annonces de marques bien connues apparaissent sur des sites illégaux, elles confèrent une apparente légitimité, et trompent les clients en leur faisant croire, par inadvertance, que le site est authentique », assurait Andy Fyfe, directeur de la PIPCU.

 

 

 

 

« Autant le partage sans recherche de monétisation ne me pose pas de problèmes, autant cette méthode, qui fait jaillir les publicités dans tous les sens, c'est vraiment de l'exploitation de notre travail d'écrivains », déplore Thierry Crouzet. « Honnêtement, le numérique est bâti sur ce principe de partage. Donc tant que l'on n'aura pas des offres entièrement en streaming, des sites de ce genre continueront d'émerger à intervalles réguliers », précise l'éditeur numérique.

 

Et d'ajouter : « C'est d'autant plus regrettable que l'on peut partager intelligemment, simplement avec sa famille, quelques amis, par exemple. Là, c'est clairement industriel, et, surtout, on commercialise le piratage. C'est minable dans les deux cas : le moindre clic sur le site fait jaillir des publicités dans tous les sens. »

 

« Ce qu'il faut en conclure, c'est que les éditeurs ne prêtent aucune attention à ce qui peut se passer sur le net. Si un auteur peut découvrir par lui-même que son livre est piraté, simplement avec des alertes Google, alors c'est par ignorance, paresse ou mépris qu'ils ne se préoccupent pas de ce qui se passe. »

 

Difficile de croire que personne ne réagira. Ou plutôt, effrayant de penser que la réaction ne sera pas instantanée...