Création numérique : à l'origine était le Désordre (Philippe De Jonckheere)

Clémentine Baron - 02.05.2013

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Au début des années 2000, les artistes et les écrivains commencent à s'emparer du formidable outil qu'est la toile. Des tentatives aussi curieuses que diverses fleurissent parmi lesquels une espèce originale : le Désordre, réalisé par l'écrivain et photographe Philippe De Jonckheere. Une œuvre d'art en perpétuelle évolution, mêlant texte, image et son, dans un subtil capharnaüm où « vous ne trouvez pas toujours ce que vous cherchez », mais où « en revanche vous trouverez parfois ce que vous ne cherchiez pas ». 

 

Dans le cadre d'un dossier touchant aux différents aspects du livre numérique, ActuaLitté publie aujourd'hui un entretien avec Philippe De Jonckheere.

 

 


 

 

Philippe De Jonckheere, quel a été votre parcours jusqu'à la création du Désordre ?

J'ai commencé le site en 2000. Au départ, je voulais en faire le portfolio de mon travail de photographe. J'ai regardé un peu ce qui se faisait, mais je n'étais pas convaincu par les autres sites, avec des systèmes de navigation par onglets, et des repères biographiques dont tout le monde se moque. Tout cela ne m'inspirait pas, donc j'ai cherché autre une idée directrice. Je me suis dit que j'allais prendre en photo mon atelier tel qu'il était et en faire la base d'un site où l'on pourrait cliquer sur les tiroirs, les boites et les éléments qui peuplent le désordre de cet espace. Cette construction existe toujours, mais elle m'a emmené vers quelque chose de plus complet. Ce ne sont plus seulement mes photos, mais aussi mes textes, et des enregistrements sonores ou vidéo... Au fur et à mesure que j'ai appris à maitriser le langage HTML, les choses se sont mises à reposer un peu moins sur la réalité de l'atelier.

 

Je ne sais pas si j'étais un précurseur au début des années 2000. J'ai vu des tas de sites se développer parallèlement au mien et des tas d'artistes expérimenter des choses différentes. Déjà, il y avait le Terrier de L.L. de Mars, et l'aventure de François Bon qui commençait, avec Remue.net, et le Tiers-livre. Il y a une quinzaine d'années, même si on n'était pas réellement dans le même atelier, on était virtuellement assis les uns à côté des autres. On se refilait des astuces, des conseils. C'était une progression collective et il n'y avait pas de chef de file, en tout cas ce n'est pas le souvenir que j'en ai. Il y avait avant des gens qui inventaient toutes sortes de formes littéraires et puis, je ne sais pas pourquoi, tout le monde s'est mis à faire des blogs. Je pense qu'on a perdu beaucoup de choses avec ça.

 

 

Sans doute que les blogs nécessitent moins de compétences informatiques ?

Construire une page HTML, la lier à d'autres pages, tout cela ce n'est pas si compliqué. Cela ne demande aucunes compétences particulières, même si les plateformes de blogs ont tout intérêt à nous faire croire le contraire. 

 

Je n'avais aucune connaissance en informatique, j'ai appris par moi-même. Après, je n'ai pas pris le chemin le plus court, c'est certain ! Comme en toutes choses, il y a eu des moments d'hésitations, des moments où je cherchais et ne trouvais pas la solution, où je ne parvenais pas à faire ce que je voulais, et puis à force d'obstination patiente, j'y suis parvenu. C'est comme de jouer de la musique : il faut bien un petit apprentissage, mais ce n'est pas rédhibitoire et on y prend rapidement du plaisir. Et puis, au fur et à mesure que l'on découvre la façon dont ça fonctionne, cela déclenche des bouffées de créativité.

Cela dit, il ne faut ne pas oublier de préciser que depuis 10 ans maintenant, je reçois l'aide d'un ami, Julien Kirch, qui est un véritable programmeur et qui m'aide beaucoup en me fournissant des scripts qui permettent de réaliser informatiquement les formes auxquelles je pense. Sur le contenu, c'est essentiellement ma création, mais sur la forme et la construction, je lui dois beaucoup. 

 

 

 

 

 

 

L'outil influe donc sur la création ?

C'est la contingence même de toute pratique artistique. Le cadre, l'outil, tout cela donne des idées et influe indirectement sur la création.  Ce qui est assez remarquable avec Internet, c'est que l'on peut regrouper plusieurs formes d'art. C'est un espace multimédia…  Un peu comme le cinéma en un sens, mais ce que le site a de plus que le cinéma, c'est qu'il peut demander au visiteur une intervention supérieure et déterminante. On peut dans un site faire des effets de programmation, notamment en utilisant l'aléatoire, qui permettent la création d'espaces qui sont apparemment sans fin. Depuis la page d'accueil actuelle du Désordre, on peut pratiquement accéder à la totalité du site : aux alentours de 100 000 fichiers. La construction est beaucoup plus intéressante que le contenu, il me semble, car la visite que vous faites du site est tout à fait unique. 

 

 

Et pourtant vous avez publié ce contenu sous forme de livre numérique ?

L'idée c'était d'amputer le texte de ces liens, de ces images, de ces sons, éventuellement de ces vidéos même si elles sont moins nombreuses, et de voir si le texte tenait encore la route. Par rapport à ce qui est en ligne, j'ai dû beaucoup élaguer (je n'ai retenu qu'environ 10% du contenu), et faire un gros travail de relecture. Pourtant, au final, je trouve que cela reste en deçà du site, mais dans cette forme ou dans une autre, je ne suis jamais pleinement satisfait par ce que je fais.

 

La création sur Internet, c'est un brouillon qui reste éternellement un brouillon. C'est le côté un peu mystérieux de la chose... Mais, Borges expliquait que la seule façon de sortir un texte de l'état de brouillon était de le publier, parce que la publication donne à l'œuvre sa forme définitive. De la même manière, quand on m'a proposé de faire un livre numérique à partir des textes du Désordre, j'ai accepté, en me disant que cela créerait un nouvel objet, un objet fini. 

 

Désordre, un journal, Philippe De Jonckheere, 2008, éd. Publie.net.