Création numérique : "La notion même d'œuvre remise en question"

Clémentine Baron - 06.08.2013

Lecture numérique - Usages - Serge Bouchardon - création numérique - notion d'oeuvre


Observateurs et analystes de la vie littéraire, les chercheurs se sont très vite penchés sur le problème de la création numérique. Dans ce domaine encore indéterminé, toutes les pistes de réflexion sont ouvertes : un vaste terrain de jeu pour l'Université. Avec la volonté de dépasser une première phase de recherches purement théoriques, Serge Bouchardon, enseignant et chercheur à l'Université de Technologie de Compiègne et lui-même auteur numérique, se consacre à l'analyse de la création et des pratiques.

 

 

 

 

Entre l'Université et l'entreprise, quel a été votre parcours ?

Après un bac scientifique, j'ai poursuivi ma formation en Lettres à la Sorbonne jusqu'à l'agrégation de Lettres Modernes. J'ai ensuite découvert l'informatique et ai travaillé comme chef de projet dans l'industrie du multimédia éducatif (en France et aux États-Unis). J'ai enfin rejoint le monde de l'enseignement supérieur et de la recherche. Actuellement, je mène une triple activité d'enseignement, de recherche et de création, chaque activité nourrissant les deux autres.

 

 

Pouvez-vous présenter brièvement votre domaine de recherches ?

Mon domaine de recherche est l'écriture numérique, à savoir l'écriture sur un support et avec des outils numériques. Je pose comme hypothèse que l'instrumentation de l'écriture par les technologies numériques transforme les pratiques d'écriture.

 

Je m'intéresse à l'écriture numérique dans ses différentes modalités (interactive, multimédia, collaborative), qu'il s'agisse des pratiques créatives (littérature numérique, art numérique) comme des écritures ordinaires (c'est-à-dire les écritures de tous les jours, notamment dans un contexte professionnel). 

 

 

À partir de quand l'Université a-t-elle commencé à s'intéresser à la littérature numérique ?

La première thèse portant sur la littérature numérique date du début des années 80. Cependant, on peut considérer que l'Université a vraiment commencé à s'intéresser à la littérature numérique dans les années 90, notamment à travers les conférences H2PTM (Hypertextes et Hypermédias).

 

Parmi les chercheurs qui ont ouvert la voie, on peut mentionner Jean-Pierre Balpe ou encore Philippe Bootz. Personnellement, je ne me considère pas comme un précurseur en termes de recherche. Si l'on s'intéresse aux approches scientifiques de la littérature numérique, après une première phase purement théorique, on peut observer une seconde phase – depuis la fin des années 90 – plus attentive à l'analyse des créations et des pratiques. Je pense avoir contribué à cette seconde phase.

 

 

L'écriture numérique a-t-elle des spécificités ? 

L'écriture numérique peut apparaître comme spécifique dans la mesure où elle propose des caractéristiques techniques, mais aussi sémiotiques et sociales spécifiques. Ou plutôt pourrions-nous avancer que c'est l'interaction entre ces trois dimensions – technique, sémiotique et sociale – qui présente des spécificités. L'articulation du technique, du sémiotique et du social se fait en grande partie de manière différente sur un support numérique et sur un support imprimé.

 

J'ajouterais volontiers que, outre ces caractéristiques socio-techno-sémiotiques, l'écriture numérique présente des dimensions cognitive et esthétique particulières. Concernant la dimension cognitive, cette hypothèse se situe dans le prolongement des recherches de Jack Goody, pour qui tout nouveau support transforme nos manières d'agir et de connaître. Concernant la dimension esthétique, j'ai pu avancer l'hypothèse d'une gestualité, mais aussi d'une esthétique spécifiques à l'écriture numérique, notamment interactive.

 

Vous avez travaillé sur les récits hypertextuels, que pensez-vous de cette technique et de son avenir ? 

Les récits hypertextuels semblaient promis à un bel avenir, mais ils se sont heurtés à des difficultés. D'abord celles éprouvées par l'auteur, qui doit écrire un nombre considérable de fragments pour offrir un parcours réellement non-linéaire, mais surtout celles ressenties par le lecteur, confronté à une désorientation hypertextuelle. La navigation hypertextuelle s'effectue en effet souvent au détriment de la lecture, dont elle rompt le caractère continu et sédimenté.

 

La mobilisation d'un lien hypertexte, permettant d'accéder à un nouvel élément de contenu parfois fort distant de la lecture en cours, ou fortement décontextualisé, favorise la désorientation et compromet la lecture. Pour ces raisons notamment, et malgré d'indéniables potentialités narratives, les récits hypertextuels n'ont jamais vraiment réussi à s'étendre au-delà d'un cercle d'initiés de praticiens et de théoriciens et à toucher un large lectorat.

 

Dans les créations, l'accent a été progressivement moins mis sur la non-linéarité que sur d'autres possibilités offertes par le numérique : la dimension multimédia, mais surtout d'autres formes d'interactivité pour le lecteur que le seul fait de cliquer sur un lien. Il est par exemple possible pour un lecteur de manipuler un contenu à l'écran ou encore de produire lui-même du texte, qui peut venir s'insérer dans le texte du récit lui-même. Les récits hypertextuels en tant que tels sont ainsi de plus en plus rares sur internet.

 

En revanche, on constate la prolifération de récits interactifs, qui consistent à raconter une histoire tout en faisant intervenir le lecteur (au niveau de l'histoire, de la structure du récit, ou encore de la narration), mais dont le lien hypertexte n'est pas le seul ressort. La tendance actuelle est ainsi aux hypermédias animés en ligne qui exploitent conjointement l'affichage dynamique du texte et la dimension multimédia et mettent l'accent sur l'interactivité avec un lecteur. C'est dans cet esprit que Vincent Volckaert et moi-même avons par exemple créé Déprise(New Media Writing Prize 2011), qui se présente comme une expérience narrative interactive.

 

Dans la création numérique, les œuvres sont/doivent-elle être éphémères ou pérennes ?

Certaines œuvres peuvent poétiser l'obsolescence des matériels et des logiciels et revendiquer une esthétique de l'éphémère. On observe toutefois que la majorité des auteurs ne revendiquent pas cette esthétique de la déréliction ou de la disparition. Certains auteurs reprennent d'ailleurs quelques années plus tard leurs créations pour en proposer une recréation, une réinvention.

 

De ce point de vue, j'ai ainsi pu avancer que la création numérique peut être considérée comme un bon laboratoire pour penser la préservation numérique : elle permet notamment de se poser les bonnes questions et met en exergue le numérique comme passage d'un modèle de la mémoire stockée (le livre que l'on range sur une étagère comme le souvenir que l'on rangerait dans une case du cerveau) à un modèle de la mémoire réinventée. Au-delà de la notion de mémoire, on comprend que c'est la notion même d'œuvre qui est également questionnée.