Dans un Enfer de livres dantesque, Google Books joue à Virgile

Clément Solym - 05.11.2015

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Les solutions apportées en matière d’exception au copyright par la doctrine du Fair Use étaient au cœur du procès des auteurs contre Google Books. Dénoncé en France comme un « jugement inquiétant » par la Société des Gens de Lettres, le procès s’est conclu en faveur de la firme américaine. Pourtant, les auteurs étaient seuls embarqués dans ce conflit : pourquoi ? Probablement parce que Google Books représente le problème et la solution à l’un de leurs impératifs.

 

Kindle Fire vs. Kobo Arc, dans le noir

Sortir de l'obscurité ?  ActuaLitté, CC BY SA 2.0

 

 

Le consultant Joe WIkert, spécialisé en stratégies numériques, autour des contenus, fait état de ses échanges avec plusieurs structures américaines. Selon lui, les éditeurs s’effraient de ce qu’ils voient leurs livres perdus dans une « marée d’autres livres et de campagnes promotionnelles ». En réalité, la vie semblait plus facile quand seules les librairies étaient les dépositaires des nouveautés, et que l’on achetait un emplacement dans les lieux de vente – par la présence d’une Publicité sur Lieu de Vente, ces petits cartons assemblés pour mettre en scène les livres.

 

Dans ce contexte, la visibilité est primordiale, et attirer l’attention du client entré en librairie passait alors par ces petits espaces aménagés, tout à la fois en mesure d’habiller la boutique et de créer des îlots de livres. 

 

De nos jours, la « discoverability » des livres est un élément clef de l’attention que portent les services marketing à l’accompagnement des ouvrages. Si l’on imagine volontiers que le marché du livre est stable, avec des variations minimes, c’est que l’on dispose d’une cagnotte globale à partager. Pour accéder à une part de cette cagnotte, il faut que les auteurs sortent de l’obscurité : la « discoverability », c’est donc ce principe de découverte, et les moyens qui y sont associés. 

 

Joe Wikert se pose alors la question : « [L]es éditeurs et les auteurs ont une réaction négative face à la récente décision de la Cour d’appel fédéral sur Google Books. » Comme les ouvrages présentés dans la bibliothèque numérique de Google sont encore sous droit, on comprend mieux les réticences et les problématiques que pose la décision. Mais en réalité, Google Books est avant tout une extension du moteur de recherche bien connu, et qui dédie ses algorithmes à la recherche de livres. 

 

Les limitations imposées par le moteur, dans le nombre de pages qu’un internaute peut consulter, comptent pour beaucoup dans le respect de la notion de Fair Use. On ne lit pas tout, gratuitement, avec Google Books. Et le service de numérisation, s’il pose des problèmes aux éditeurs, reste une solution qui s’est peaufinée avec le temps. 

 

Les limites d'une librairie, face à une gigantesque bibliothèque

 

Wikert, pour le démontrer, prend un exemple simple : il choisit une phrase, trouvée en citation quelque part et défie quiconque de parvenir à trouver le livre dont elle est issue, en cherchant béatement sur Amazon. La preuve par les faits est toujours sidérante : Google Books, s’il permet l’achat numérique, ou en impression à la demande, est bien plus qu’une librairie. 

 

« Les éditeurs se réveillent et se rendent compte qu’avec le plus grand moteur de recherche de la planète, on s’offre un moyen puissant de faire découvrir et vendre son contenu. Plutôt que de chercher un conflit juridique sur ce point, pourquoi ne pas s’en servir et trouver le moyen d’en tirer pleinement parti ? » 

 

Il est aujourd’hui clair que Google a plus ou moins volontairement laissé son service de côté : en cas de condamnation, aurait-il fermé Google Books, comme il avait mis un terme à Google Noticias après le désaccord avec les éditeurs de presse espagnols ? Possible. Probable. Mais reste que l’interface graphique aujourd’hui proposée ne donne pas particulièrement envie de se plonger dans une collaboration avec la firme. On est dans le flat design, version épurée des années 90, ante-web...

 

En revanche, considérer les outils de Google Books comme des solutions de commercialisation, de diffusion des livres, de promotion des auteurs, voilà autant de possibilités à explorer. Neil Gaiman, pour ne citer que lui, avait envisagé le partage comme une nécessité utile et profitable aux auteurs : par ce biais, on découvre de nouvelles œuvres, sans s’engager financièrement. C’est après la découverte que l’on va choisir de réaliser la dépense. 

 

En somme, Google Books pourrait être le problème – celui qui découle des impératifs de l’édition à défendre bec et ongle ses œuvres, à raison – et la solution – pour améliorer la visibilité et la présence des livres. Une forme de publicité gratuite, dont il ne faut jamais oublier pourtant qu’elle a servi les intérêts de la société, dans l’amélioration de son moteur de recherche. 

 

Le Syndicat national de l’édition résume parfaitement la situation : 

 

Le juge d’appel américain a confirmé que la réalisation d’une copie à des fins de recherche plein texte constitue un usage transformatif, l’un des quatre critères du « fair use ». Cette activité a augmenté la connaissance publique sans se substituer cependant aux livres eux-mêmes. Il n’a pas non plus été convaincu du caractère illégal de la mise à disposition des extraits ou « snippets » dans la mesure où on ne peut demander une licence aux ayants droit pour ce genre d’actes et où les auteurs n’ont pas un droit exclusif de fourniture de l’information sur leurs œuvres. La nature commerciale de Google et sa recherche du profit ne l’empêche pas de bénéficier du « fair use ». Enfin, le fait que Google fournisse des copies aux bibliothèques à des fins non contrefaisantes ne rend pas Google responsable des éventuels actes de contrefaçon que pourraient cependant commettre ces dernières. 

 

 

Or, tout porte à considérer que si ces différents points avaient été réalisés avec le concours du milieu éditorial américain, avec la mise en perspective d’une valeur ajoutée pour les œuvres, rien ne serait allé aussi loin...

 

Des outils certes puissants, mais loin de la perfection : une maison française nous expliquait dernièrement avoir demandé à Google Play Books de lui envoyer des ouvrages de son propre catalogue, numérisés entre 2005 et 2008. Ces derniers entraient dans le cadre de l’accord passé entre la firme et les éditeurs français, et la maison était donc en droit de se voir retourner le produit de la numérisation. Il aura tout de même fallu plus de trois mois pour que les livres numérisés soient envoyés à l’éditeur, qui s’est par la suite rendu compte que les fichiers étaient simplement inexploitables.