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De la poésie et des pixels : pousser la littérature dans les tablettes

Auteur invité - 28.08.2017

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De défis narratifs en potentiels interactifs, la maison d’édition Cotcotcot propose depuis 2011 des livres émouvants, sans pli, sans limite, parfois sans page, délicatement illustrés. De quoi pousser la curiosité et l’ambition littéraire jusque dans les tablettes. 




C’est un peu par hasard que la tablette est entrée chez Odile Flament. Un cadeau qu’on ne peut pas refuser et qui s’impose dans votre quotidien. La jeune maman qui n’est pas encore éditrice est alors à la recherche d’une méthode d’apprentissage de l’anglais pour sa fille qui lui donne « le bon accent ». Elle est immédiatement séduite par les possibilités des livres numériques multilingues. Leur interactivité bien sûr, mais également le plaisir de lire 

à deux, qu’elle retrouve aussi grand qu’avec un livre classique.

Quelques mois plus tard, elle se lance dans l’aventure de Cotcotcot, une maison d’édition jeunesse qu’elle veut d’abord numérique, mais qu’elle conçoit dès l’origine comme une passerelle vers la publication future de livres papier. Nous sommes en 2011 à Bruxelles. À l’échelle de l’espérance de vie d’une start-up, six années, c’est presque une éternité. Et pourtant, Odile Flament n’a pas vu le temps passer. C’est qu’un projet peut demander jusqu’à deux ans de travail, tant l’exigence artistique est grande et les écueils techniques nombreux.

Chez Cotcotcot, pas question en effet de céder à la facilité de l’interactivité gadget trop souvent répandue dans les productions pour enfants. La technologie y est toujours au service des choix éditoriaux quitte, parfois, à apparenter l’activité d’éditeur à celle d’un ingénieur en recherche et développement pour obtenir les effets visuels et sonores souhaités. Cette démarche expérimentale s’est construite au fil du temps. « Chaque nouvelle aventure apporte son lot de nouveaux défis, pas seulement technologiques, mais aussi narratifs. »

Le premier projet de la maison, On tient la forme, reste ainsi assez didactique et proche de ce qu’on peut trouver alors sur le marché des applications pour enfants. Si elle ne renie pas du tout cette expérience, Odile Flament se réjouit d’avoir pu, depuis, explorer autrement les potentialités du livre interactif. Bleu de toi réalisé en 2012 en collaboration avec l’artiste Dominique Maes constitue un véritable tournant pour la maison. Il s’agit de « se défaire des contraintes physiques de la tablette pour la mettre au service de l’émotion ». 

 

L’application est à l’origine un projet de livre papier dont les dessins originaux ont été entièrement réalisés au crayon Bic bleu sur de très grands formats. Elle évoque l’amour parental, un sujet qui peut sembler bien loin de la froideur du numérique. Le résultat est pourtant un petit bijou de délicatesse et de poésie dans lequel images, texte et animations forment un tout extrêmement cohérent.



 

Grâce aux possibilités de la tablette, le format de l’album a été totalement repensé. Libérée de la contrainte du pli, l’image se déploie à loisir dans le hors-champ, révélant sous l’effet d’un glissement de doigt des parties entièrement dissimulées. L’expérience de lecture invite l’enfant à repousser toujours plus loin les limites de sa curiosité. Elle se fait voyage dans l’infini des émotions, des émotions que l’auteur invite à partager « avec tous ceux que l’on aime ». 
 

Cette capacité du numérique à relier les générations est un atout formidable que l’éditrice constate avec plaisir. Sur les salons, elle rencontre souvent des grands-parents qui achètent ses livres aussi bien pour eux que pour leurs petits-enfants. Malgré tout, le marché reste étroit. Lorsqu’on l’interroge sur les ventes, Odile Flament esquive poliment en indiquant qu’elle ne donne jamais de chiffres.

Elle ajoute laconiquement : « Ce sont les mêmes que pour un livre papier. » La parution de véritables œuvres numériques ne semble faire reculer que très lentement les préjugés défavorables au développement de ce secteur artistique. Outre les obstacles techniques bien réels, il faut aussi combattre les idées reçues au sujet de la lecture sur écran systématiquement accusée d’être superficielle et désordonnée. 
 

Si le grand public peine à franchir le pas, l’éditrice déplore également le manque de curiosité des professionnels. Les libraires tardent à s’engager dans le travail de promotion de ces œuvres d’un genre nouveau tandis que les critiques restent le fait de journalistes spécialisés. 
 

« J’aimerais que l’on arrête de nous cantonner au numérique », avoue Odile Flament qui porte avant tout pour sa maison une ambition littéraire. Sa dernière publication, Ma mamie en poévie, elle la voit d’abord « comme un livre puissant avec des illustrations évocatrices ». Issue d’une collaboration avec l’auteur François David, elle est une véritable célébration de la langue. Une petite fille y raconte ses conversations avec sa mamie dont l’esprit s’égare joyeusement. « J’ai de la chance. Vraiment beaucoup de chance. Ma mamie elle est poète. Elle joue avec les mots. Elle les transforme, elle en invente, c’est une jongleuse de mots ex-tra-or-di-naire ».




 

Les adultes y verront l’effet de la maladie d’Alzheimer, les enfants celui d’une délicieuse fantaisie. Chacun y retrouvera l’irremplaçable complicité qui unit grands-parents et enfants. D’une grande sobriété, la mise en page fait simplement alterner texte et illustrations afin de favoriser l’écoute de la lecture. L’interactivité est quant à elle si discrète qu’on l’oublie presque pour s’évader dans la contemplation nostalgique des images d’Elis Wilk. Fragiles et aériennes, les émotions flottent doucement autour de la tablette. Drôle d’endroit pour une rencontre ? Plus si sûr... 
 

Clotilde Delparday

 

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