"Finalement, lire des SMS ou lire un livre, c’est un peu pareil"

Lettres numériques - 01.09.2015

Lecture numérique - Usages - livre - SMS - lecture


Rivée à son smartphone, la génération Petite Poucette de Michel Serres évolue dans un environnement de lecture qui se modifie. Et il faut prendre le temps de comprendre et mesurer les enjeux de ces évolutions. Du papier à l’imprimé puis de l’écrit sur écran, voilà de belles perspectives.

 

Eplin - 2Y

Tzuhsun Hsu, CC BY SA 2.0

 

 

La semaine dernière, Lettres Numériques proposait un premier article rédigé dans le cadre du colloque Erasmus+ « Des écrits aux écrans », organisé le 18 septembre prochain. Il y était question de la distinction entre écriture manuscrite et écriture numérique, propos enrichis par l’avis d’un spécialiste du domaine, Jean-Luc Velay, chercheur en neurosciences. Cette semaine, poursuivons notre réflexion, du côté de la lecture. Quelle(s) différence(s) entre lire un livre papier et lire un livre numérique ? Réponse avec Jean-Luc Velay toujours, qui s’est récemment penché sur la question.

 

Un sujet qui a déjà fait couler beaucoup d’encre

 

Retient-on et comprend-on la même chose lorsqu’on lit un ebook par rapport à la lecture d’un livre papier ? De nombreuses études ont déjà été réalisées afin d’apporter des éléments de réponse à cette question. Jean-Luc Velay explique : « Ces études sur la lecture électronique ont principalement porté sur l’aspect visuel : la taille des écrans, le rendu, la fatigue oculaire, etc. » On peut cependant noter qu’aujourd’hui les liseuses tendent à s’approcher le plus possible du papier. C’est notamment le cas de la Kindle d’Amazon qui propose un rendu visuel très ressemblant au papier et qui n’engendre pas de fatigue oculaire.

 

Jean-Luc Velay poursuit : « Il est clair que la lecture met en jeu la vision, mais un autre aspect de la lecture a été moins étudié par les chercheurs, à savoir la manipulation du livre. Les actions sont en effet très différentes d’un livre papier à un ebook : tourner les pages, feuilleter, etc. Cela change-t-il quelque chose pour autant en termes de compréhension et de mémorisation du contenu du livre ? »

 

Égarement dans l’espace numérique

 

Un livre papier a des caractéristiques physiques particulières (épaisseur, poids, format, etc.) qui ne sont plus déterminantes du côté du livre numérique. La notion de page n’existe plus pour l’ebook puisque la seule page que le lecteur appréhende de manière immédiate est celle qui s’affiche à l’écran. « Les autres pages se retrouvent dans un environnement dématérialisé, malgré le soin que les constructeurs apportent à la création d’une similitude dans la manière de tourner les pages d’un ebook » observe Monsieur Velay.

 

Cela mène le lecteur à avoir un comportement différent par rapport à la lecture sur papier : « Si vous êtes par exemple en train de lire un roman policier en papier dans lequel on trouve le coupable à la page 70 et qu’il en reste 130, vous vous doutez qu’il ne s’agit pas du véritable meurtrier et que l’histoire va encore connaître un certain nombre de rebondissements. Avec un livre numérique, le nombre de pages passées est plus difficilement évaluable immédiatement et on a ainsi moins le sentiment de localisation dans l’espace du livre. Le lecteur semble donc plus facilement égaré dans l’espace d’un ebook que dans celui d’un livre papier » poursuit-il.

 

L’expérience proprement dite

 

C’est à partir de ces considérations que Jean-Luc Velay a mis sur pied une expérience avec 50 lecteurs adultes (niveau licence) : « Nous leur avons proposé la lecture d’une histoire policière de 30 pages. La moitié des lecteurs a lu en papier et l’autre moitié en ebook. » Un soin particulier a été accordé aux représentations visuelles des textes afin que ces dernières soient quasiment semblables (même format, police, etc.), l’aspect visuel n’entrant dès lors plus en ligne de compte.

 

Après la lecture, des mesures ont été effectuées au sein des deux groupes de lecteurs sur la compréhension de l’histoire. « Nous leur avons posé des questions sur les personnages et les relations qui les lient, les lieux, les noms, les décors et les aspects temporels. 14 événements de l’histoire ont été mélangés sur des fiches cartonnées et les lecteurs ont dû les reclasser dans l’ordre chronologique. Il s’est avéré que, globalement, la compréhension de l’histoire est la même pour les deux groupes (personnages, lieux, noms, etc.). Par contre, il est intéressant de constater que les aspects temporels ont été moins bien rapportés par les personnes qui ont lu le récit en ebook. » Jean-Luc Velay a réitéré l’expérience avec des adultes dyslexiques ayant fait des études universitaires et le même type de résultats a été observé.

 

Jean-Luc Velay poursuit sa réflexion : « Savoir replacer des éléments dans leur ordre d’apparition au sein de l’histoire est l’une des composantes de la compréhension. De ce point de vue, les lecteurs sur support papier comprennent mieux l’histoire que les lecteurs sur supports électroniques. Il est cependant difficile de mesurer la compréhension, car il existe différents indicateurs qui n’ont pas été pris en compte dans cette expérience. Il n’y a d’ailleurs pas encore eu d’étude réalisée sur des textes plus longs. »

 

Des écrits aux écrans

 

Erasmus+ « Des écrits aux écrans » est un projet d’envergure pour lequel Jean-Luc Velay a été contacté : « À ce moment-là, je venais de me pencher sur le sujet de la lecture sur supports numériques. J’ai donc choisi d’approfondir la question en réalisant la même expérience avec un public plus jeune constitué d’élèves du lycée de Saint-Raphaël, âgés de 14-15 ans. »

 

Y a-t-il une différence de compréhension pour ces digital natives a priori plus habitués aux supports numériques, ne fût-ce que par l’usage qu’ils font de leurs smartphones ? Jean-Luc Velay répond : « Il est en effet possible qu’il y ait une adaptation du comportement de lecture pour ce jeune public, mais nous n’avons pas encore d’éléments à ce sujet. Les résultats de cette nouvelle expérience seront présentés lors de la journée du 18 septembre prochain. »

Des habitudes de lecture différentes pour les nouvelles générations ?

 

Selon Jean-Luc Velay, « les jeunes continuent à lire des livres papier en France. La lecture numérique se fait petit à petit une place, grâce, notamment, aux efforts déployés par des sociétés comme Amazon. On remarque que les jeunes ne lisent pas tellement sur liseuses, mais plutôt sur smartphones. Finalement, lire des SMS ou lire un livre, c’est un peu pareil. »

 

Les habitudes de lecture sont-elles différentes pour les nouvelles générations ? Lisent-elles différemment de leurs aînés ? Le numérique engendre-t-il de nouveaux comportements et gestes de lecture radicalement différents de ceux que l’on connaît en papier ? Le colloque du 18 septembre devrait apporter des éléments de réponse à ces questions.

Rendez-vous donc le 18 septembre pour assister notamment à la présentation de Jean-Luc Velay à la journée « Des écrits aux écrans » (de 9 h à 16 h 30, au Parlement de la Fédération Wallonie-Bruxelles, Rue Royale, 72 – 1000 Bruxelles).