Rentrée littéraire : La fashion week des libraires

Des frontières infranchissables pour les fichiers de Google Play

Clément Solym - 23.08.2013

Lecture numérique - Usages - Google Books - territorialité - interopérabilité


Mauvaise surprise pour ce bibliothécaire américain, parti à Singapour à l'occasion de l'IFLA, la 79e édition du congrès international des bibliothèques. Jim O'Donnell décide d'anticiper son voyage, en centralisant ses livres numériques sur l'iPad qu'il emporte. Mais une fois débarqué à Singapour, une mise à jour lui est proposée, notamment pour l'application Google play, par laquelle il avait acheté une trentaine d'ebooks. Un petit souci de décalage horaire va alors se poser...

 

 

google books

osde8info, CC BY SA 2.0

 

 

« Quand ce fut achevé [NdR : les mises à jour], et que j'ai ouvert l'application, elle m'a dit qu'elle avait besoin de mettre à jours mes fichiers livres, et que cela pouvait prendre plusieurs minutes. Le temps passe et l'écran se charge des 30 ou 40 couvertures de fichiers que je conserve sur ma machine. Deux d'entre eux étaient des livres que je lis avec assiduité pour mes cours de l'automne », explique le bibliothécaire sur un forum

 

Mais en changeant de pays, ce dernier ne s'est pas méfié des restrictions territoriales incluses dans les conditions d'utilisation de Google play, à savoir : 

Accès au Contenu. Vous pouvez utiliser Google Play pour parcourir, identifier et/ou télécharger le Contenu sur votre téléphone portable, ordinateur ou autre appareil pris en charge (« Appareil »). La disponibilité du Contenu variera en fonction des pays et il se peut que tout le Contenu ne soit pas disponible dans votre pays. Certains éléments de ce Contenu peuvent être proposés par Google tandis que d'autres peuvent être mis à disposition par des tiers non affiliés à Google. Google n'est pas responsable du Contenu sur Google Play qui provient d'une autre source que Google et ne cautionne pas un tel Contenu.

 

Effectivement, le téléchargement de certains livres ne s'opère pas pour le bibliothécaire, et impossible d'enregistrer les fichiers, attendu que Singapour est un territoire où Google ne dispose pas des droits nécessaires. La traversée des frontières, doublée de la mise à jour, rend alors les livres inaccessibles. Et la seule possibilité qui s'offre est d'attendre le retour aux États-Unis, pour de nouveau accéder à ses oeuvres. 

 

N'oublions cependant pas que le téléchargement d'ebooks, pour Google play, n'intervient qu'à titre de copie de sauvegarde : l'utilisation première est celle d'un accès multi-appareil à partir d'un fichier stocké dans le cloud.

 

Lecteur, vos papiers !

 

Il ne semble pas que la mise à jour puisse être en soi incriminée : en revanche, elle a pu informer Google que le possesseur du compte s'était déplacé dans une zone où le téléchargement des livres n'est pas autorisé. Une fois encore, c'est l'occasion de comprendre que l'on n'achète pas réellement un fichier, mais une licence d'utilisation dudit fichier.

 

Évidemment, l'accès au Cloud pour retrouver la lecture des ebooks est toujours - logiquement - possible, aussi le livre numérique n'est pas à proprement parler indisponible. De même, refuser la mise à jour aurait permis d'éviter le besoin de retélécharger les oeuvres, et par la même occasion, de se retrouver dans l'impossibilité de les lire. Encore faut-il être au courant. 

 

The Digital Reader remet en cause cette histoire, trouvant simplement la politique de Google sur le sujet trop stupide pour être vraie. Et n'ayant pas le souvenir de pareilles mésaventures, il n'aura finalement obtenu depuis Twitter qu'une réponse lapidaire et violente : 

 

 

Google incompétent notoire dans le domaine du livre numérique, avec un service aussi exécrable ne serait pas étonnant ? Il existe en effet des antécédents au sein de l'Europe, autant de récriminations portant contre ces limitations, et principalement portées par les libraires.

 

Interopérabilité, territorialité : la déca-danse

 

En juin 2012, Neelies Kroes commissaire européenne chargée de la société numérique, avait dénoncé les restrictions territoriales imposées par la société Apple, et la nécessité d'une interopérabilité. « Mais l'interopérabilité, ce n'est plus simplement celle des appareils. Aujourd'hui, la question est celle des barrières transfrontières. On doit pouvoir acheter aux États-Unis sur iTunes ses livres numériques et les retrouver sans problème si l'on se déplace en Chine. » Tenu différents acteurs de l'édition, éditeurs, revendeurs, etc., ce discours représentait un enjeu majeur pour l'Europe : il découle de la directive e-commerce sur la prestation de service.

 

D'ailleurs, en matière d'interopérabilité et de territorialité, c'est cette même commissaire avait répété l'importance d'assurer un suivi pour les clients, et de prévenir de toute forme de limitation contraignant le consommateur. « Mon souhait est que les librairies d'Europe puissent prendre des initiatives et bénéficier de la croissance du marché du livre numérique » Au niveau européen, cela passerait par une modernisation du droit d'auteur, dans l'économique du numérique, avec une série de décision qui doivent être prise courant 2014

 

Dans ce sillage, John Mc Namee, président de l'EIBF, rappelait qu'il revient à l'Union européenne et à la Commission de faire de ce sujet « une priorité absolue », attendu que l'interopérabilité « serait profitable à des millions de clients dans l'UE ». La vice-présidente, Neelie Kroes, a récemment proposé un paquet législatif complet, concernant les frais d'itinérance dans le cadre des forfaits mobiles : pourrait-on imaginer que dans ce cas, un point soit fait sur l'interopérabilité et le livre numérique ? 

 

Et d'ajouter : « Les libraires sont prêts à promouvoir des modèles économiques qui rendent les contenus accessibles aux consommateurs qu'ils fréquentent chaque jour dans leur librairie physique ou numérique, les lecteurs européens. » Et il ajoute : « Ils soutiennent avec ferveur un marché ouvert, sans restrictions territoriales, dans le respect du droit d'auteur. »

 

 

 

Mise à jour 23 août (article publié le 19/08) :

L'histoire de ce bibliothécaire a fait trois fois le tour de la planète web, mais quelques corrections semblent aujourd'hui nécessaires. Jim O'Donnel est professeur à Georgetown, et son problème de téléchargement aura été un peu hâtivement attribué par certains à des DRM. Et cela a pu se retrouver sur différents sites français. 

 

Comme le note Gizmodo, les DRM n'ont strictement rien à voir dans tout cela. En réalité, les ouvrages que le bon professeur voulait télécharger relevaient du domaine public, et n'avaient donc pas été achetés stricto sensu. Google Play s'est également ému de cette histoire, expliquant que la mésaventure de l'enseignant relevait plus du bug que de la politique réellement appliquée par Google Books. « Le magasin de Google ne permet pas d'achat supplémentaire de livres dans des territoires où [Google Play] n'est pas actif, mais cette élimination du contenu est apparemment un problème isolé, sans aucun lien avec le fonctionnement normal du DRM de Google. »

 

Ce qui est ennuyeux, en revanche, c'est que Google ait recours aux DRM...