Le Projet Gutenberg fête ses 44 ans sans se soucier des modes

Marie Lebert - 04.07.2015

Lecture numérique - Usages - projet Gutenberg - ouvrages libres - domaine public


44 ans après ses débuts le 4 juillet 1971, le Projet Gutenberg propose près de 50.000 livres dans de nombreux formats, lisibles sur ordinateur, sur smartphone, sur tablette et sur liseuse. Michael Hart, son fondateur, a quitté notre bas monde le 6 septembre 2011, après quarante ans de labeur, suite à une crise cardiaque, mais sa mémoire reste présente. Le Projet Gutenberg est désormais dirigé par Greg Newby, volontaire comme lui, parallèlement à son métier de chercheur en technologies de l’information, avec une équipe de choc pour l’épauler et des milliers de volontaires pour corriger les livres avant leur mise en ligne.

 

 

Michael Hart et Greg Newby projet gutenberg

Michael Hart et Greg Newby en 2006. Photo de Marcello dans Wikipedia. CC BY-SA 3.0

 

 

Du rêve à la réalité

 

Titre gravé sur sa tombe dans l’Illinois, Michael Hart est « l’inventeur de l’ebook » en 1971, au sens étymologique du terme, à savoir un livre diffusé sous forme de fichier électronique. L’ebook commercial apparaîtra beaucoup plus tard, en 1998. Un deuxième titre gravé sur sa tombe est « fondateur du Projet Gutenberg ». Le seul autre titre gravé sur sa tombe est « Eagle Scout ». Mais il était aussi informaticien et professeur, entre autres.

 

Michael Hart précisait souvent dans ses écrits que, si Gutenberg avait permis à chacun d’avoir ses propres livres — jusque-là réservés à une élite — pour un coût relativement modique, le Projet Gutenberg permettrait à chacun d’avoir une bibliothèque complète gratuite — jusque-là réservée à une collectivité — sur un support nomade à glisser dans sa poche (ou à porter en pendentif autour du cou), le support optimal du moment lui semblant la clé USB. Dans les années 2000, les collections du Projet Gutenberg avaient déjà atteint la taille d’une bibliothèque publique de quartier, mais cette fois disponible sur le web, téléchargeable par tous et indéfiniment reproductible.

 

Michael Hart se présentait souvent comme un fou de travail dédiant toute sa vie à son projet, qu’il voyait comme étant à l’origine d’une révolution néo-industrielle. Il se définissait aussi comme un altruiste à la fois pragmatique et visionnaire. Après avoir été traité de toqué pendant de nombreuses années, il était enfin respecté. Il a toujours vécu avec très peu d’argent — une valeur à laquelle il ne croyait guère — et on l’a rarement vu acheter un objet coûtant plus de 5 dollars US. Tout ce qu’il possédait était trouvé dans des magasins d’occasion ou tout simplement récupéré ici et là, y compris ses ordinateurs auxquels il donnait une nouvelle vie.

 

Michael Hart rêvait de revenir quelques jours à Paris, son seul et unique séjour dans la Ville lumière ayant duré vingt-quatre heures pour une conférence donnée au siège de l’UNESCO en 2004. Mais, malgré tous mes efforts lors du Salon du Livre de 2008, je n’ai pas trouvé de solution pour le financement de son billet d’avion et son séjour. Michael Hart souhaitait ensuite prendre une retraite bien méritée à Hawaï – où habitent ses meilleurs amis — avant qu’une crise cardiaque ne l’emporte.

 

Une demande énorme

 

Contrairement à l’opinion parfois exprimée que le Projet Gutenberg est maintenant dépassé, la demande en ebooks du domaine public est énorme. En témoigne le nombre de téléchargements, qui se comptent en dizaines de milliers par jour, avec 37.532 livres téléchargés le 31 juillet 2005, 89.841 livres téléchargés le 6 mai 2007, 103.422 livres téléchargés le 15 mars 2010 et 119.862 livres téléchargés le 2 juillet 2015, ceci uniquement pour ibiblio.org, le principal site de téléchargement situé sur le serveur de l’Université de Caroline du Nord, qui héberge aussi le site du Projet Gutenberg.

 

Le deuxième site de téléchargement est celui de l’Internet Archive, en Californie, avec une capacité de stockage illimitée, ce deuxième site faisant aussi office de site de sauvegarde. Fondée en 1996, l’Internet Archive est dirigée depuis ses débuts par Brewster Kahle, qui a toujours épaulé l’équipe du Projet Gutenberg. Les collections sont également dupliquées sur des sites miroirs et – pour ceux qui n’ont pas de connexion internet, à savoir la moitié de la planète – tous les livres sont disponibles sur des CD et DVD envoyés gratuitement par la poste à qui en fait la demande. Il y a même un CD spécial science-fiction, qui regroupe tous les classiques de science-fiction disponibles dans les collections. L’image numérique des CD et DVD est librement téléchargeable via BitTorrent, ce qui permet de graver les CD et DVD chez soi.

 

En ce jour anniversaire, le Projet Gutenberg propose plus de 49.000 livres numériques, essentiellement des œuvres classiques du domaine public, toutes relues et corrigées au regard de la version originale. La barre des 50.000 livres est pour bientôt. Plus de la moitié des collections est due à l’activité de Distributed Proofreaders, site créé en 2000 par Charles Franks pour partager la correction des livres entre de nombreux volontaires. Depuis le lancement du site, les volontaires de Distributed Proofreaders ont corrigé 29.994 livres (chiffres du 2 juillet 2015) désormais intégrés au Projet Gutenberg.

 

Dans le Top 100 des livres les plus téléchargés, on trouve un roman de Victor Hugo (Les Misérables), un roman de Jules Verne (Le tour du monde en 80 jours) et les œuvres de Montaigne, dans leurs versions anglaises. Le Top 100 des auteurs les plus téléchargés inclut (dans cet ordre) Gustave Doré, Jules Verne, Alexandre Dumas et Victor Hugo. Le palmarès des jours précédents incluait aussi Guy de Maupassant et Voltaire. Par le passé, lorsque le Projet Gutenberg était encore anglophone à 100 %, Jules Verne et Stendhal ont été les premiers auteurs de langue française à rejoindre ses étagères virtuelles, avec des livres en français mis en ligne en 1997, mais Jules Verne était déjà présent en langue anglaise depuis 1993. Jules Verne et Stendhal ont été suivis dès 1998 par Edmond Rostand, Zola et bien d’autres.

 

De nombreux formats

 

Le fait que le Projet Gutenberg propose de nombreux formats est dû à l’influence de Greg Newby, directeur du Projet Gutenberg depuis 2001 et très apprécié de tous. Greg Newby a d’abord contribué au lancement des versions HTML et Unicode (UTF-8). La conversion des livres au format EPUB a débuté en 2009, avec des versions créées une à une par Marcello Perathoner, webmestre du site américain, avant que la procédure soit informatisée pour les nouveaux titres. Les versions MOBI sont générées automatiquement.

 

Des versions PDF sont également présentes et restent utiles pour ceux qui ont l’habitude ce format ou ceux qui ont un ordinateur et pas d’appareil mobile. Tout autre format proposé par tel ou tel volontaire est intégré aux collections, dans la mesure ou un fichier UTF-8 est également présent (à la place du fameux fichier ASCII si cher à Michael Hart). Les audiobooks avec voix de synthèse sont pratiquement tous l’œuvre de Mike Eschman. Quant aux audiobooks enregistrés par des volontaires, ils sont disponibles dans LibriVox, l’un des nombreux organismes partenaires du Projet Gutenberg.

 

Il reste beaucoup à faire pour relire de nouveaux livres, à savoir comparer la version OCR au regard du scan de la version originale (en vis-à-vis sur l’écran) et rectifier environ dix fautes par page. Votre aide est plus que jamais bienvenue, pour les livres en français et dans d’autres langues. Comme indiqué sur le site de Distributed Proofreaders : « Nous ne nous attendons pas à un engagement inconditionnel de votre part. Corrigez des textes aussi souvent que vous voulez, et le nombre de pages que vous voulez. Nous encourageons les gens à corriger une page par jour, mais vous êtes tout à fait libre de faire ce qui vous plaît. Nous espérons que vous vous joindrez à notre mission de préserver “la littérature mondiale dans un format gratuit et disponible pour tous”. »