Des pirates et des tomes : le temps incompressible de la lecture

Clément Solym - 02.04.2012

Lecture numérique - Usages - pirates - ebooks - consommation


En marge du festival Quais du polar, nous avons eu l'occasion de discuter et d'échanger avec deux personnes, équipées d'un Kobo. Pourquoi ? « Parce que ça m'a paru être la solution la plus simple, et surtout, ça restait un peu français. » Faute avouée, à moitié pardonnée, n'est-ce pas ?

 

Mais ces deux utilisateurs, devant un café, ont fait bien plus qu'avouer : ils ont confessé. « J'ai téléchargé un fichier qui contenait 600 ebooks en français. Pour beaucoup, c'est de la science-fiction, mais on y trouve aussi du polar et de la fantasy, des titres que je ne trouve pas en vente, ou qui sont à des prix que j'estime trop élevés. Alors, oui, par simplicité, je me suis précipité sur ce fichier d'archives. » Une rapide recherche sur les réseaux Torrent permet facilement de découvrir de quoi on parle, et surtout, de qui on parle. 

 

Largement téléchargée, cette imposante bibliothèque - de 600 titres, donc - a été réalisée par une team de pirates bien connue sur la toile. « Ce qui est troublant, dans le fait de télécharger un livre, depuis des plateformes illégales, c'est de se dire qu'on va avoir quelques belles années de lecture devant soi, avant d'en venir à bout. Mais j'ai tout de même acheté plusieurs titres, de l'opération 100k, lancée par Bragelonne, avec des livres à 99 cents. À ce prix-là, ce serait idiot de prendre un risque en téléchargeant des livres. »

 

Tous deux nous ont assuré avoir acheté pour près de 10 euros de livres numériques, chose qui sera simple à vérifier auprès de l'éditeur. Bragelonne organisait en effet une journée de célébration, en proposant 100 titres de son catalogue à 99 cents, pour fêter ses 100.000 ebooks vendus. Belle aventure, certes, qui a cependant connu un couac du côté de Fnac, incapable de suivre l'opération, et d'ajuster, durant cette unique journée du 1er avril, le nouveau prix de vente. « Ce n'est pas grave, le Kobo lit les fichiers EPUB, alors j'ai pu les acheter ailleurs. »



 

Voilà quelque temps, sollicité par La chaîne techno, ActuaLitté expliquait qu'avant de craindre le piratage, il serait bon que les éditeurs constituent un catalogue et une offre qui soit attractive. Or, ce fameux fichier contenant 1600 livres numériques, à télécharger en toute impunité, pose deux problèmes majeurs. D'abord, son volume : 600 titres, dans un genre prisé par les consommateurs de lecture numérique, c'est un coup dur. Évidemment, tout le monde ne sera pas contenté par Philip K. Dick, Terry Pratchett et d'autres. Mais une fois le fichier téléchargé, notre internaute en a bel et bien pour quelque temps, avant d'épuiser son stock de livres à découvrir - ou redécouvrir. 

 

Lire ou ne pas acheter ?

 

L'autre problème, plus douloureux, c'est celui de l'internaute qui ne connaissait aucun des auteurs, ou si peu, et se retrouvera avec un gigantesque vivier dans lequel puiser. Non seulement il risque de ne pas décrocher de son lecteur ebook, mais surtout, il n'achètera rien durant un bon moment. Ou peut-être dans le cadre d'opérations commerciales comme celle propulsée par Bragelonne. « C'est certain, dans ce cas de figure, on se rabat sur les ebooks piratés, et je comprendrais facilement qu'on ne mette plus les pieds dans une librairie, ni un ebookstore, avant des lustres. » 

 

La musique, qui se télécharge aussi facilement qu'on enfile une chaussette, même un matin mal réveillé, connaît bien ce problème. De même, pour le cinéma, et les films disponibles en Divx : l'internaute stocke, empile, bourre ses disques durs externes jusqu'à la gueule... et se rend compte, mais un peu tard, qu'il n'aura pas assez d'une vie pour tout regarder ni écouter. Or, plusieurs études tendent à démontrer que ceux qui piratent le plus sont également les plus importants consommateurs de produits culturels. Le livre suivra-t-il la même pente ? 

 

« Je ne sais pas encore. En fait, avec cette collection d'ebooks que j'ai eus gratuitement, je ne vais probablement pas me ruer pour en acheter d'autres avant un bail. Avec la musique, ça ne m'empêchait pas de continuer à acheter d'autres trucs, ni de découvrir, parce qu'un album, c'est une heure de temps, et souvent, du temps où je faisais autre chose. Un livre, il faut le lire, même si je me sens aussi moins contraint d'aller au bout, s'il ne me plaît pas... »

 

Le piratage, motivé par une absence d'offre commercialement intéressante, aura donc une conséquence. Non pas la perte d'une vente, comme si souvent les pouvoirs publics ou les majors ont voulu le faire entrer dans le crâne des uns et des autres. Non : la possibilité de se goinfrer d'ebooks en quelques clics, pourrait provoquer une baisse des ventes futures sur des titres que l'on attendrait en version numérique. Les nouveautés seraient alors moins sollicitées, et plus le temps passe, sans que les fonds essentiels de catalogue ne soient numérisés, plus lourdes seront les pertes...

 

Il ne tient à rien de croire que ce scénario n'arrivera pas. Cependant, il faut prendre en considération le temps de la numérisation - et pas conséquent, de l'obtention des droits numériques. Ceux, par exemple, d'Asimov, n'ont pas dû être obtenus de longue date. Aussi faut-il tout à la fois acheter ces droits pour commercialiser les oeuvres, mais également passer par la phase de numérisation. Deux processus coûteux, évidemment, pour les maisons, et qui retardent d'autant la mise en vente - pour un secteur qui ne rapporte pas encore de quoi être le roi du pétrole...

 

Le serpent n'en finirait donc jamais de se mordre la queue...