Ces gens rivés à leur smartphone, qui engloutissent des livres

Clément Solym - 17.08.2015

Lecture numérique - Usages - Michel Serres - smartphones lecture livres - numérique ebooks tablettes


Michel Serres pouvait bien s’émouvoir de ce que « petite poucette » avait bouleversé le monde, de ses petits doigts sur son écran tactile. Par l’envoi de messages, d’un simple coup de pouce – et sans aide –, cette nouvelle génération vit avec cette extension. Une mutation, estimait le philosophe dans le livre éponyme, qui appelle à l’indulgence. Pourtant, ce téléphone honni ou béni incarne une solution de lecture toujours évoquée, mais rarement constatée... jusqu'à présent ?

 

Smartphone with Boots

 

United Soybean Board, CC BY 2.0

 

 

C’est un vaste article du Wall Street Journal qui le proclame : la lecture sur téléphone portable émerge des ténèbres. Admettons : sur smartphone, et l’essor d’écrans aux diagonales affolantes, serait le point d’orgue de cette autre révolution numérique. Depuis les années 90, ces appareils ont connu plusieurs générations, chacun apportant un petit plus de confort, d’usage, jusqu’à l’avènement du sacro-saint iPhone, révolution cupertinienne, semblable à celle de Copernic – toutes proportions gardées.

 

Selon le cabinet Nielsen, les lecteurs seraient 41 % au premier trimestre 2015 à lire sur leur tablette des livres numériques, contre 30 % en 2012. Taux d’équipement allant, baisse des prix, offres d’occasion, tout cela s’explique. Mais pour ce qui est des smartphones ? Nielsen indique qu’en décembre, 54 % des acheteurs d’ebooks avaient utilisé, même un peu, leur mobile. Ils n’étaient que 30 % en 2012. 

 

Entre le premier trimestre 2015 et celui de 2012, on assiste à une croissance de 5 % : ils sont désormais 14 % à déclarer ne plus lire que sur leur mobile. Ce qui coïncide avec le recul des lecteurs ebooks, assure Nielsen, passé de 50 % à 32 %, sur la même période. Les tablettes ont également pris un peu de plomb dans l’aile : de 44 % en 2014, elles sont donc arrivées à 41 % en 2015. 

 

Bien entendu, le marché américain ne vaut que pour lui-même, mais on ne peut ignorer que les évolutions qu’il enregistre se répercuteront, dans une moindre mesure, en Europe. Aujourd’hui, 64 % des adultes américains ont un smartphone, contre 35 % au printemps 2011. On devrait arriver à 80,8 % en 2019, selon Pew Research. 

 

Des services de lecture illimitée par abonnement profitent largement de ce modèle, et l’encouragent, ainsi que Willem Van Lancker, cofondateur de Oyster l’affirme : « Le meilleur appareil pour lire est celui que vous avez sur vous. [...] La bibliothèque de ma maison ne me sert à rien quand je suis dans un parc. » Bien entendu, un catalogue en accès illimité pour 10 $ mensuels complète parfaitement un appareil de lecture.

 

Les neurones en ébullition

 

Et une fois encore, de même que l’iPad a surgi des laboratoires d’Apple, les écrans des iPhone 6 et 6 + sont pointés par les analyses pour assurer que cette fois, ça y est, tout va décoller. Et probablement ont-ils raison : les contenus peuvent accompagner le matériel, les outils applicatifs de lecture se multiplient, les modalités d’achats se sont largement simplifiées... Les indicateurs sont au vert, donc ?

 

Pour Oyster, dont 55 % des clients passent par leur mobile pour lire, nous y serions même déjà. Reste alors aux scientifiques à se battre pour déterminer si la lecture sur écran est compatible avec la mémorisation, l’assimilation. Bref, avec la lecture, en somme. Une neuroscientifique de l’université Tufts, qui étudie les liens entre le cerveau et la lecture le conteste. Pour Maryanne Wolf, « le téléphone est l’antithèse de la lecture profonde ». 

 

Et l’offre évoluant vers des formats courts, spécifiquement conçus avec une dimension de chronolecture pourrait aller dans ce sens. Il n’empêche que des textes comme celui de Dan Simmons, Les Orphelins de l’Hélice, poursuite en un court roman du cycle Hypérion/Endymion, est un pur bonheur qui en met plein le cerveau. 

 

Michel Serres ne dit, sans aucune démagagogie, rien d’autre : « Ce que l’on sait avec certitude, c’est que les nouvelles technologies n’activent pas les mêmes régions du cerveau que les livres. Il évolue, de la même façon qu’il avait révélé des capacités nouvelles lorsqu’on est passé de l’oral à l’écrit. Que foutaient nos neurones avant l’invention de l’écriture ? Les facultés cognitives et imaginatives ne sont pas stables chez l’homme, et c’est très intéressant. C’est en tout cas ma réponse aux vieux grognons qui accusent Petite Poucette de ne plus avoir de mémoire ni d’esprit de synthèse. Ils jugent avec les facultés cognitives qui sont les leurs, sans admettre que le cerveau évolue physiquement. » (via Libération)

 

Et faire prendre conscience à Petite poucette que loin derrière son écran, ce sont tout de même d’énormes multinationales qui restent aux commandes.


Pour approfondir

Editeur : Le Pommier
Genre : philosophie...
Total pages :
Traducteur :
ISBN : 9782746506053

Petite Poucette

de Michel Serres

Le monde a tellement changé que les jeunes se doivent de tout réinventer ! Pour Michel Serres, un nouvel humain est né, il le baptise " Petite Poucette ", notamment pour sa capacité à envoyer des messages avec son pouce. Nos sociétés occidentales ont déjà vécu deux révolutions : le passage de l'oral à l'écrit, puis de l'écrit à l'imprimé. Comme chacune des précédentes, la troisième, - le passage aux nouvelles technologies - tout aussi majeure, s'accompagne de mutations politiques, sociales et cognitives. Ce sont des périodes de crises. Devant ces métamorphoses, suspendons notre jugement. Ni progrès, ni catastrophe, ni bien ni mal, c'est la réalité et il faut faire avec. Petite Poucette va devoir réinventer une manière de vivre ensemble, des institutions, une manière d'être et de connaître. mais il faut lui faire confiance !

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