#DRMDay "Une protection aussi restrictive semble contre-productive"

La rédaction - 06.05.2014

Lecture numérique - Usages - Nicolas Cartelet - auteur - DRM


En ce 6 mai 2014, ActuaLitté donne la parole à ceux qui font l'édition numérique, auteur, éditeurs, libraires ou lecteurs, et qui se sont retrouvés face aux DRM, des moyens techniques de protection qui rendent parfois la lecture difficile... Nicolas Cartelet, éditeur et auteur via son site Les choses dites, aborde le débat entre pour et anti-DRM avec du recul.

 

 

Eliminate DRM!

(Floyd Wilde, CC BY-SA 2.0)

 

 

Watermarking et DRM : un gravillon dans la mer

 

J'aurais aimé jeter un pavé dans la mare, écrire quelque chose d'inédit, de fort, de profond. Hélas, j'entame ce billet en sachant qu'il ne sera qu'un gravillon dans la mer, une poussière au milieu du désert où s'affrontent, inlassablement, deux armées : à droite, l'étendard de la protection des fichiers ; à gauche, le pavillon de la liberté de circulation.

 

Ce billet sera un gravillon dans la mer parce qu'aujourd'hui, il me paraît difficile d'avancer efficacement sur le terrain des DRM. C'est d'ailleurs la raison pour laquelle, jusqu'à présent, je ne me suis jamais exprimé sur la question : très vite (trop vite), le débat se tarit et l'on en vient à répéter les mêmes poncifs qui inondent la toile sans que rien ne bouge.

 

Car la question des DRM est clivante : trop clivante, en fait. Quand les uns aimeraient que chaque fichier lu ait été au préalable payé, les autres voudraient un Internet parfaitement libre, où un fichier passerait de main en main sans que les acteurs de l'échange ne tombent dans l'illégalité. De part et d'autre, les arguments sont clairs et, il faut l'admettre, compréhensibles. Les défenseurs des DRM estiment que chaque fichier partagé constitue un manque à gagner dans un marché qui, déjà compliqué, risquerait de ne pas se relever de ces échanges gratuits, surtout s'ils venaient à se multiplier. Les opposants aux DRM, eux, estiment au contraire que la libre circulation des fichiers numériques, en plus d'être naturelle, favorise le partage et donc la publicité d'un contenu : in fine, cette libre circulation devrait donc favoriser les revenus de l'éditeur / de l'auteur concernés.

 

Vous l'aurez compris, ce sont deux visions du numérique et de son marché qui s'affrontent, pratiquement irréconciliables. À bien y réfléchir, elles sont irréconciliables dès l'abord, pour la simple raison que les deux partis en jeu ne sont pas égaux dans la discussion. La plupart des gros éditeurs francophones et les deux plus grosses plateformes de vente de livres numériques (Apple / Amazon, qui écrasent le marché) utilisent et défendent les DRM (et les formats propriétaires pour ce qui est d'Apple et d'Amazon). Les voix dissonantes, elles, s'élèvent de la plèbe, de la masse des petits éditeurs et des lecteurs engagés dans la révolution numérique. Dès lors, le débat n'a rien d'une discussion sereine : il prend, au contraire, les allures d'une révolte ; une bête révolte de la plèbe contre les puissants.

Une révolte à écraser.

 

Si le débat s'envenime, c'est aussi parce que les anti-DRM ont le sentiment de ne pas être entendus, et il faut bien reconnaître que c'est le cas : leurs revendications ne portent pas, ou très peu. Toute une série d'arguments et de présupposés joue contre leur discours. J'en vois deux principaux : d'abord, et sauf le respect que j'ai pour la cause, j'admets moi-même que les arguments des antis se perdent trop souvent dans la bouillie politisée d'extrême-gauche. En clair, les antis passent pour des illuminés aux yeux des tenants de l'industrie littéraire ; ils sont des idéalistes acquis au commonisme, que l'on soupçonne toujours de défendre le numérique libre pour pouvoir consommer du livre / de la musique / du cinéma sans jamais rien payer (l'image du parasite). En parlant de musique, justement, le deuxième argument jouant pour les DRM tire ses racines de l'effondrement du CD : en supprimant les protections, les gros éditeurs craignent de voir le marché du livre s'effondrer devant le téléchargement illégal, comme ce fut le cas pour l'industrie musicale (encore les raisons de cet effondrement restent-elles aujourd'hui discutées, mais pour beaucoup la chose est claire : c'est le piratage et le streaming illégal qui ont tué les disquaires).

 

 

Entre pour et anti-DRM, c'est pas pour demain (domaine public)

 

 

Il est clair que pour déboucher sur du positif, ce débat manque cruellement de mesure. Et ce des deux côtés. En l'état, les arguments des uns et des autres ne font qu'exacerber les craintes et le fiel de l'opposant. Il me paraît contre-productif de chercher à tout prix à imposer une protection aussi restrictive qu'un DRM à chaque ebook produit. Il faut, au contraire, prendre en compte la réalité technologique : les DRM, en plus d'être impopulaires et très lourds d'utilisation pour le consommateur, sont inefficaces dans la mesure où ils sont crackés très facilement. L'éditeur numérique doit prendre en compte l'objet qu'il vend avant de décider de protections inefficaces. Un fabricant de briquets s'attend à ce que ses produits soient partagés, voire dérobés par une part de ses clients potentiels. L'industrie du briquet s'effondre-t-elle pour autant ? Un fabricant de fichiers numériques doit s'attendre à ce que ses ebooks soient partagés. Au moins un peu.

 

À l'opposé, plaider pour un numérique totalement libre est un vœu pieu. Il est légitime que les éditeurs et les libraires en ligne essaient, au maximum, de décourager l'échange illégal de grande ampleur. Crier au loup devant les DRM, je comprends. Crier au loup contre le watermarking, je comprends beaucoup moins, et cela relève pour moi d'une forme d'extrémisme (au même titre que le « tout-DRM »). Le watermarking, c'est un moyen intermédiaire et léger d'encourager le lecteur au civisme littéraire. On peut, bien sûr, discuter de la place que doit tenir le WM dans le fichier numérique : doit-il être cantonné aux pages de garde ? Doit-il être présent à chaque fin de chapitre ? À chaque fin de page ? Ces débats me semblent beaucoup plus fertiles que le bête affrontement pro / anti-DRM ; plus d'animosité, plus de craintes : juste une discussion autour des garanties pour l'éditeur et du confort pour le lecteur. Juste une discussion autour du produit livre.

 

Pour autant, et j'en terminerai là, il faut nous montrer réalistes dans notre combat. Le débat pour ou contre les DRM a beau agiter Internet, je doute fort que la question soit réellement posée dans les bureaux des grands éditeurs, et encore moins dans ceux des patrons d'Apple et d'Amazon. Nous avons beau militer pour un Internet / un numérique plus libres, ceux-là n'ont aucun intérêt à desserrer les chaînes de leurs produits. Pour prendre l'exemple d'Amazon, la stratégie du géant américain est en totale opposition avec l'idée d'un ebook libéré de tout contrôle. Amazon vise, au contraire, l'enfermement de sa clientèle dans les méandres de sa plateforme (DRM et format propriétaire) ; tout ce qui favorise les passerelles et la liberté de circulation contrecarre ce projet.

 

On peut toujours se plaindre. On peut toujours lutter. Je connais des gens qui, depuis 73, réclament la fin du capitalisme. Tant qu'ils ne changent pas les règles du marché, leurs cris se perdent dans la nuit. Si l'on ne change pas les règles du marché numérique, nous sommes condamnés au même écueil. Crier dans la nuit. Et passer pour des fous.

 

Nicolas Cartelet
Éditeur / Auteur numérique
leschosesdites.wordpress.com