Du Codex au format EPUB, un lien ancien entre le livre et l'Open Source

Nicolas Gary - 13.03.2014

Lecture numérique - Usages - format EPUB - open source - Samuel Petit


Dans l'état civil du Saint-Empire romain germanique, c'est sous le nom de Johannes Gensfleisch zur Ladin zum Gutenberg qu'il fut le plus connu. Inventeur des poinçons métalliques pour les caractères typographiques, Jean Gutenberg, de son petit nom, a participé à la création d'un outil génial, pour partager savoirs et connaissances. Le livre. 

 

 

 

 

Gutenberg était imprimeur et pas très bon entrepreneur et c'est avec la Bible de Saint-Jérôme qu'il tenta de rentabiliser l'investissement que réalisa le banquier Johann Fust pour couvrir les frais engagés dans la création de la machine qui fabriquera les premières impressions de livre sous la forme qu'on lui connaît aujourd'hui : le codex. 

 

Dans l'environnement numérique, le livre est une notion étrange. Les pages y disparaissent peu ou prou, la pagination se métamorphose, les caractères et leur police sont modifiables… plus rien n'y est figé. Mais depuis 1454 et les premières impressions jusqu'aux derniers modèles de fichiers numériques EPUB 3 que l'on pourrait voir débarquer demain, il existe une notion qui semble propre au livre, à l'objet : l'open source.

 

Dans le langage informatique, « Open Source » désigne la possibilité d'accéder au code ayant servi à la programmation d'un logiciel, et donc la possibilité de modifier celui-ci selon ses besoins. En contrepartie, les logiciels open source – selon les licences – exigent de reverser à la communauté les modifications et améliorations du programme. (voir Wikipedia)

 

Le format Open source, héritier du Codex

 

Il y a une dimension de partage dans la philosophie derrière l'Open Source et souvent une volonté de proposer des inventions logicielles sans que celle-ci ne soit verrouillée par de la propriété industrielle (des brevets) et donc éviter de reverser des royalties à tel ou tel détenteur de droit, ce qui permet à des inventeurs de s'appuyer sur du code pour faire d'autres choses. Les relations entre Open Source et propriété industrielle ne sont pas si simples, car il arrive que les processus de technologies open source violent des brevets et mettent en danger leurs utilisateurs, mais ce n'est pas le sujet ici.

 

L'objet de cet article est simplement de pointer le fait que le « standard » ePub qui sert au livre numérique aujourd'hui qui occupe une grande place dans nos colonnes chez ActuaLitté… est open source ! Ce format est développé par l'IDPF (International Digital Publishing Forum), une organisation internationale qui rassemble un très grand nombre des éditeurs et acteurs techniques et universités autour du livre numérique. 

 

« Le format EPUB est un format Open Source sans licence d'exploitation et, de fait, sa diffusion est gratuite, ce qui permet à tout à chacun d'inventer des outils de création et de diffusion utilisant ce format », souligne Samuel Petit, cofondateur de la société Actialuna. « Ce format peut être exploité pour la création artisanale, comme pour l'industrialisation : c'est un avantage fantastique dont l'édition peut profiter, que d'avoir un format ouvert, et c'est loin d'être le cas en général. »

 

"Si je décide de prendre du papier et de réaliser un codex, aucun brevet ne protège cette physicalité de l'objet. "

 

 

On entendrait presque les pages d'un ouvrage imprimé s'ouvrir. En effet, les formats numériques sont loin d'être tous ouverts - que l'on pense au JPEG pour l'image, propriété de la firme IBM, dans sa partie codage arithmétique. On peut également penser au MP4, format vidéo, et bien d'autres encore. Les formats vidéo produits par le MPEG ne sont pas « libres » : leur utilisation est soumise au paiement de redevances. Évidemment, des pendants ouvert et libre, dans le secteur de la vidéo ou du son ont vu le jour (Google avec le VP9).

 

Il ne s'agit pas de croire à un monde merveilleux avec l'EPUB, beaucoup d'industriels cherchent à peser dans les décisions de l'IDPF à leurs avantages, et l'IDPF est parfois en proie aux crises que l'on peut aisément imaginer. Mais il n'en reste pas moins que profiter d'un format ouvert est incontestable. Car il n'est si fréquent que cela qu'un standard soit Open Source. 

 

Et d'une certaine façon, même si la comparaison à ses limites il existe un prolongement entre le livre et l'EPUB.

 

HD-DVD, VHS, Betamax : la propriété, c'est le vol ?

 

Prenons d'autres exemples : le format de la VHS, cet ancêtre que les moins de 20 ans découvriraient avec étonnement, appartenait à JVC, fabricant japonais. La cassette audio, développée par Philips en 1963, appartient également à une société privée. Et les exemples pourraient se multiplier, sans même prendre en compte les malheureux perdants des formats propriétaires, comme le Betamax présenté par Sony, en même temps que la VHS. Ou encore, la grande guerre que Microsoft et Sony se sont livrée autour du HD-DVD et du Blu-ray… Et en remontant dans le temps, le disque microsillon, ou vinyle est victime d'un brevet déposé en 1946 par la Columbia Records…

 

 

Codex Amintus

Visit Tuscany, CC BY 2.0

 

 

Le livre semble échapper depuis toujours à cette notion de propriété industrielle. « Attention : le livre n'est pas exempt d'exemples. Il existe des imprimeurs qui disposent de brevet sur des reliures spécifiques, qui permettent d'ouvrir un livre. De même, des compositions chimiques d'encre peuvent être protégées, et bien évidemment les machines qui les impriment », nuance Samuel Petit. « Mais il est vrai que, dans l'absolu, on pourrait dire que le livre est un objet Open Source aussi bien en papier qu'en numérique. Si je décide de prendre du papier et de réaliser un codex, aucun brevet ne protège cette physicalité de l'objet. Et nous pouvons nous en amuser et être très créatifs comme les livres pour enfants sous forme de pop-up, etc. »

 

Il existait déjà, du temps d'Aldo Manuzio, une notion de propriété industrielle, assez banale à Venise. Cet imprimeur libraire, qui mourut à dans la cité des Doges obtint en 1502 un brevet pour un type particulier de caractères ce qui provoqua une controverse : c'était l'italique !

 

Mais voilà : pas de brevet déposé sur la création d'un livre (et pourtant Aldo Manuzio inventa le procédé de plier le papier en cahier pour faire des ouvrages plus petits). Et à ce titre, le format EPUB, en tant que format Open Source fait écho à ce que le livre papier, en tant qu'objet, peut être. Le livre, dans son esprit, reste l'unique objet de diffusion d'une œuvre culturelle, qui, dans son esprit, n'appartient à aucune firme à proprement parler. Découvrir cette valeur, en la rapprochant du format ouvert du livre numérique.

 

« Nous ne mesurons pas nécessairement les impacts, au quotidien, de ce que peut être l'EPUB, mais il est certain que cette solution technique ouvre une voie fantastique pour le développement des œuvres et des outils autour de lui, et on n'a rien vu… c'est un format jeune et immature qui va continuer à s'améliorer .»