Ebook : ce qu'Edward Snowden devrait apprendre sur les DRM

Clément Solym - 10.11.2015

Lecture numérique - Usages - Edward Snowden - verrous numériques - livres lecture


Le cryptage de données, Alec Ross connaît bien : cet ancien conseiller d’Hilary Clinton à la Maison-Blanche, alors qu’elle était secrétaire d’État, était la voix de l’insurrection. Contre les sociétés russes ou chinoises qui organisaient des campagnes de surveillances massives de leurs administrés, ses élans étaient fameux. Mais quand la NSA s’occupe de fliquer le contribuable américain, il n’a plus rien à dire. Pas plus d’ailleurs qu’au moment du Wikileaks, dont il avait dénoncé l’excessive transparence. PTDR.

 

Edward Snowden Wired Magazine

Edward Snowden - Mike Mozart, CC BY 2.0

 

 

Ross fit partie des acteurs chargés d’institutionnaliser l’utilisation des vidéos et des réseaux sociaux, pour le compte du gouvernement américain. Une fois cette activité pleinement remplie, il fut remercié, et depuis 2013, s’efforce d’écrire des livres, envisage la réalisation d’un film, et travaille pour des sociétés comme consultant. C’est dans ce contexte que Publishing Perspectives l’a rencontré, alors que le jeune prodige s’exprimait au cours de la Conférence des éditeurs arabes de Sharjah, la semaine passée. 

 

Un ebook gros comme un SMS, c'est possible (mais ça n'a pas de sens)

 

« Certains des développements portant sur la compression de données sont extraordinaires. Nous nous dirigeons vers un monde dans lequel un livre de 400 pages peut être réduit au poids d’un message SMS. Alors, imaginez le jour où vous lisez le post Facebook d’un ami, qui mentionne ce grand livre qu’il vient de lire. Et songez ensuite à la possibilité de cliquer sur le livre, et de le recevoir envoyé sur votre appareil, ou votre imprimante », explique l’apprenti-gourou.

 

Effectivement, cet homme semble avoir découvert le livre numérique. Et pour un ancien coordinateur Technologies, Medias et Politique de Communication, durant la campagne présidentielle de Barack Obama, on croit rêver. Surtout qu’il publiera bien un livre, en février 2016, chez Simon & Schuster, The Industries of the Future.

 

Et Alec Ross de conclure : « Grâce à Edward Snowden, nous avons appris l’importance du cryptage, de sorte que le livre sera crypté pour qu’il ne puisse pas être piraté. Je suis particulièrement optimiste vis-à-vis de ces développements. » 

 

Très clairement, le jeune Alec Ross – à peine 44 ans – a tout compris au monde politique et au recyclage de carrière. Ce qui est évident, c’est que l’édition numérique lui échappe encore, à peu près totalement. Edward Snowden était cet ancien de la CIA qui a fait fuiter des documents secrets en 2013, dévoilant l’ensemble du programme de surveillance opéré par le gouvernement américain. Depuis, il s’exprime avec parcimonie, mais peut faire sourire.

 

C'est l'histoire d'un extraterrestre, réduit au silence

 

Fin septembre, il avait justement parlé de cryptage, et plus spécifiquement, celui de nos communications. Selon lui, nous avions atteint un tel niveau de complexification dans le traitement de nos échanges qu’un message venant de civilisations extraterrestres pourrait nous échapper. Selon lui, les aliens communiqueraient certainement de la manière la plus simple possible, mais notre manière de tout coder/crypter rend inaudibles leurs messages. (via Geeksnack)

 

encryption 90 degrees clockwise

 

Chris Dlugosz

 

 

La chose est amusante, mais révèle une réalité : le cryptage est une ânerie, en règle générale. D’abord parce que pour tout code, sont employés des gens pour décoder. Et que finalement, plus on verrouille un message, plus on aboutit à un climat de défiance. Pour en revenir à Alec Ross, son idée de livres numériques cryptés pour qu’ils ne soient pas piratés est stupide, profondément. À un détail près.

 

Effectivement, le risque de voir les ebooks devenir des vecteurs de virus informatique existe. Mais cela reste anecdotique pour l’heure, et, même quand cette pratique se sera généralisée, les antivirus et autres solutions existeront. En revanche, on devra faire attention, d’année en année, à protéger l’intégrité des textes : les œuvres originales, leurs mots, leur sens. Jamais Voltaire ne devra devenir un farouche défenseur du clergé, pas plus que l’on ne pourra faire passer Pascal pour un amateur de drogues dures. Encore que...

 

Crypte et autres mausolées

 

Le cryptage, s’il avait pour vocation non d’empêcher l’interception, mais de garantir l’authenticité du texte, aurait une raison d’être. Mais dans l'intervention de Ross, cette subtilité semble totalement passée sous silence. Voire ratée. Il flattait des éditeurs dans le sens du poil, en affirmant que « le pouvoir appartient aux propriétaires de données – ils ont le pouvoir économique ». Mais il oublie l’essentiel : ils ont la responsabilité première des œuvres qu’ils communiquent aux lecteurs. 

 

En revanche, on ne peut que s’amuser de considérer son idée de la compression : 400 pages, qui pèseraient la même chose qu’un message texte. Comme le note Teleread, la compression de l’un n’est absolument pas mesurable : et surtout, à quoi rime cette image, sinon à tenter d’impressionner un public ?

 

De fait, Ross commet l’erreur tragique qui anime l’édition depuis des années : la tentative désespérée d’empêcher le partage de livres, entre lecteurs, avec des outils qui ont autant d’efficacité qu’un ouvre-boîte pour démarrer un tracteur. Sauf à s’appeler McGyver, cela mettra du temps. En revanche, il conforte l’idée d’un recours aux verrous numériques, pour crypter, contraindre, empêcher les lecteurs d’user à l’envi de leurs ebooks. Or, il n’existe aucun moyen de cryptage qui résiste à la tentative de casser sa sécurité. Ce n’est qu’une question de temps.

 

Snowden peut faire sourire avec ses extraterrestres : il n’empêche que l’image est frappante. Non seulement toute la complexité du chiffrement ne sert à rien, à terme, mais en plus elle coupe tous les échanges. Ce que l’on devrait alors retenir, bien au contraire, c'est que l'avenir est à l'ouverture des données : déverrouiller les fichiers, pour en simplifier la diffusion. Conforter les créateurs de contenus dans l'idée qu'un recours aux verrous est un gage de protection ne résout rien. Aucun chiffrement ne met à l’abri d’un consommateur mécontent.