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Ebook : l'envers méconnu du décor, ou la violation de vie privée

Clément Solym - 13.05.2017

Lecture numérique - Usages - livre numérique sécurité - violation vie privée - ebooks Amazon données


On peut plaider en faveur d’un confort d’utilisation, d’une certaine ergonomie, de la facilité de stockage… le livre numérique ne manque pas d’avantages. Et en soi, cette solution de lecture — le fichier et l’appareil, ou l’application pour le lire — est un véritable bienfait. Sa commercialisation, faut-il le rappeler, pose elle de nombreux problèmes. Richard Stallman, initiateur du mouvement du logiciel libre, revient sur ce point. 


2017, el año en el que murió la libertad...
Andrés Nieto Porras, CC BY SA 2.0
 

 

Il ne faut pas se montrer alarmiste ni paranoïaque — Frédéric Beigbeder fait cela très bien tout seul. Mais l’achat de livres numériques pose un véritable problème dans la protection de la vie privée, jusqu’au respect des consommateurs. On peut aujourd’hui envisager qu’une bonne partie des utilisateurs et clients sait que l’on n’achète pas un ebook : on achète une licence d’utilisation, pour le moins restrictive, selon les revendeurs. 

 

Pour résumer, les lecteurs sont massivement limités dans l’usage qu’ils peuvent faire du livre. On comprend que les éditeurs traditionnels aient à cœur de préserver leur chiffre d’affaires, en limitant par l’application de DRM ce type de pratiques communes — comme de prêter un livre. Le monde numérique permet une démultiplication qui ne leur semble pas saine. Économiquement insupportable serait plus juste. Mais Richard Stallman place le débat, une fois de plus, sur un tout autre plan : celui de l’éthique personnelle. De la liberté, en fait.
 

Ne pas acheter, ne pas posséder... se faire posséder

 

« Ma conscience rechigne à signer un accord qui n’est utile à personne ; rompre une licence est un moindre mal, mais je ne veux pas signer un accord qui va m’obliger à le rompre. En conséquence, je refuse d’accepter une telle licence. Ainsi, je paye pour des livres imprimés, des exemplaires que j’achète vraiment. » On se souviendra sans peine de l’affaire Adobe, dont les serveurs piratés avaient laissé fuiter des données sur les acheteurs de livres protégés par le DRM maison.

 

C’est qu’avec toute vente, les sites revendeurs collectent des données sur les acheteteurs. « C’est une violation de la vie privée des lecteurs. La confidentialité de la lecture est particulièrement importante au Royaume-Uni, où la censure est telle que l’on peut être “emprisonné pour avoir lu de mauvais livres”. Je préfère donc ne pas dire ni à l’État ni à une entreprise, quels livres je lis. Ainsi, j’achète en tout anonymat, en payant en espèce dans des boutiques », note Stallman.

 

Et d’ajouter qu’il apprécierait que l’on vende des ebooks de la même manière, c’est à dire, en défendant la liberté de chacun. Stallman n’en est pas tout à fait à encourager le piratage de livres, pour garantir la protection de sa vie privée, mais ce type de discours s’est déjà entendu. Aux Pays-Bas, la question du flicage des clients après l’achat avait conduit certaines organisations à revendiquer le piratage, pour garantir la protection des données personnelles.

 

La confiance, une valeur d'avenir
 

À la parole de Stallman s’ajoute également celle d’une femme dont la mère, décédée en 2016, disposait d’une certaine collection de livres numériques, tous achetés sur Amazon. « Il semble que sa vaste collection d’ebooks est morte avec elle. Elle m’avait tout légué, mais, pour des “raisons de sécurité”, les règles d’Amazon ne me permettent pas d’accéder à son compte — une autre raison pour continuer d’acheter des exemplaires papier », explique-t-elle.

 

En 2011, Richard Stallman avait posé les bases de cette réflexion, dans un document au format PDF, intitulé Les dangers de l’ebook. « Les technologies qui auraient pu nous rendre plus forts sont utilisées à la place pour nous enchaîner. Nous devons rejeter les ebooks jusqu’à ce qu’ils respectent notre liberté... Les ebooks n’ont pas à attaquer notre liberté, mais ils le feront, si les sociétés continuent de décider. C’est à nous de les arrêter », écrivait-il.

 

Les choses n’ont pas du tout évolué depuis cette époque, et en l’espace de six ans, on peut légitimement considérer que la collecte de données est désormais plus coriace encore. Une bonne raison pour soutenir les maisons qui vendent leurs ebooks sans DRM ni watermarking, celles qui privilégient la confiance accordée aux lecteurs. 

 

via Guardian