Ebooks en bibliothèque : de l'aristocratie française à la réalité

Clément Solym - 21.03.2012

Lecture numérique - Usages - ebooks - bibliothèques - prêt de livres


L'association des bibliothèques américaines a sorti son président, Molly Raphael, pour évoquer les livres numériques et leur distribution dans les établissements du pays. A l'occasion d'une série de conférences, entre le 13 et le 17 mars, l'ALA a fait de Philadelphie son lieu de pèlerinage.

 

Organisée par la Public Library Association, cette conférence a fait ressortir les questions essentielles qui aujourd'hui agitent la communauté des bibliothécaires. La présence de livres numériques dans les établissements reste une idée lointaine, et complexe à mettre en place. Et si les médias se montrent sensibles à cette question, l'ALA assure qu'elle a conscience que cet enjeu dépasse les bibliothèques et les éditeurs. 

 

Les négociations, toujours les négociations

 

« L'une de nos idées fondamentales est qu'un choix plus vaste dans les bibliothèques est souhaitable », explique le président. Bibliothèques et distributeurs ont beaucoup en commun sur ce sujet, avec la nécessité de rationaliser l'accès des utilisateurs à des livres numériques. Et offrir de multiples options et services, qui sont actuellement en cours de discussion.

 

Reste que l'ALA partage avec éditeurs et distributeurs leurs réflexions sur les modèles économiques possibles, pour mieux stabiliser le prêt d'ebooks dans les établissements. Et certains distributeurs vont mettre en place avant la fin de l'année des systèmes pilotes et expérimentaux. 

 

 

 

La chronodegradabilité des fichiers - non pas pour la durée de l'emprunt, mais pour mimer la dégradation des livres papier - demeure au centre des critiques. Un ouvrage papier acheté va connaître une durée de vie définie, quand le fichier numérique ne connaît, a priori, aucune limite. « Quoique la demande en livres numériques soit en croissance rapide, les livres imprimés représentent encore une part importante des acquisitions dans les bibliothèques publiques. »

 

Plusieurs distributeurs ont discuté de la manière dont les livres imprimés, les ebooks avec des licences permanentes et des ebooks avec des licences limitées pourrait être mis en place. 

 

Mais globalement, en dépit des couacs rencontrés, l'ALA se félicite des avancées réalisées dans le domaine, en collaboration avec les éditeurs. « Au cours de nos discussions, il est devenu évident que tout le monde n'a pas une compréhension claire de la manière dont les bibliothèques fonctionnent, et moins encore, de l'action que les bibliothèques mèneraient dans l'univers numérique. » Une meilleure communication, peut-être, ou une pédagogie plus appuyée ? (voir ALA)

 

Des nourritures terrestres ou célestes ?

 

Au cours du Salon du livre, ActuaLitté avait pu recueillir les commentaires d'Arnaud Nourry, PDG du groupe Hachette, sur le sujet des bibliothèques. 

 

« Ces lieux ont pour vocation d'offrir à des gens qui n'ont pas les moyens financiers, un accès subventionné par la collectivité, au livre. Nous sommes très attachés aux bibliothèques, qui sont des clients très importants pour nos éditeurs, particulièrement en littérature. Alors, il faut vous retourner la question : est-ce que les acheteurs d'iPad ont besoin qu'on les aide à se procurer des livres numériques gratuitement ? Je ne suis pas certain que cela corresponde à la mission des bibliothèques. Par définition, me semble-t-il, les gens qui ont acheté un Kindle ou un iPad, ont un pouvoir d'achat, là où les gens qui sont les usagers de ces lieux en manquent. » (voir notre actualitté)

 

Vincent Monadé, directeur du MOTif, à l'occasion d'une interview accordée à ActuaLitté via Twitter, avait souligné que cette approche reflétait « une vision aristocratique de la médiathèque, oubliant le rôle social des établissements. Je doute que tous les usagers aient accès à un appareil de lecture. Si Hachette disait que l'environnement juridique pour le prêt d'ebooks n'est pas encore stabilisé pour que l'éditeur s'y lance, la réponse serait plus compréhensible. Il existe un flou juridique qui empêche de prêter facilement des livres numériques, c'est évident ».

 

Mais en marge du Salon, plusieurs bibliothécaires nous ont rapporté leur colère. « Aristocratique ? Oui, mais pas simplement. C'est une vision utilitariste des bibliothèques qui est indécente. Est-ce que l'on empêche aux personnes qui ont acheté leur appartement d'accéder à des bibliothèques, sous prétexte qu'ils ont les moyens de s'acheter un logement, et donc les moyens financiers de s'acheter des livres ?

 

Monsieur Nourry se trompe lourdement : l'accès gratuit, en prêt, n'est pas une fin en soi. Les bibliothèques, ce sont des lieux sociaux, avant tout, et dans lesquels on peut accéder à des oeuvres, nombreuses, riches et variées. Et si les usages changent, alors il faut que nous puissions nous adapter, en permettant d'offrir les nouveaux formats. »

 

Dis, monsieur, Hachette-moi un mouton en ebook...