Rentrée littéraire : La fashion week des libraires

Ebooks et DRM, des verrous qui tournent dans le vide

Clément Solym - 18.10.2012

Lecture numérique - Usages - DRM verrous numériques - Le Diable Vauvert - Kobo


Malgré l'adoption de techniques moins contraignantes pour l'utilisateur comme le tatouage numérique (watermark), l'acronyme DRM reste pour beaucoup le synonyme de désagréments contrariants. Ajoutez à cela des formats propriétaires et une opacité sciemment entretenue par certains distributeurs, et la lecture numérique s'interrompt sous couvert de piratage, quand il ne s'agit bien souvent que de consommation forcée.

 

Road Closed

Road Closed, MOEVIEW is Aaron MolinaCC BY-NC-ND 2.0 

 

Le circuit du livre numérique n'a rien d'un aller simple : de l'auteur aux lecteurs, les étapes sont encore nombreuses, et chaque acteur dispose de sa propre capacité de décision, les uns plus que d'autres, cela va sans dire. Le cas particulier de l'autopublication est la seule garantie, pour le créateur, de conserver le contrôle total de son texte. Et encore, uniquement s'il distribue celui-ci sur un site dont la gestion lui est entièrement dévolue.

 

Une relation complexe... pour certains seulement

 

Dans le cas d'une relation auteur-éditeur traditionnelle, c'est ici la politique de la maison qui prévaut : quand Hachette assure que le DRM sous sa forme de verrou est encore nécessaire, les auteurs distribués par la maison voient leurs livres systématiquement protégés. À l'inverse, le Diable Vauvert est réputé pour sa politique « ni DRM, ni watermark ». 

 

Il y a donc ce premier palier, finalement encore explicite : la politique de chaque éditeur en matière de verrous numériques est généralement bien connue, et les contrats sont généralisés pour un logement de tout le monde à la même enseigne. 

 

Le fait qu'un livre numérique soit protégé ou non par un verrou numérique est spécifié dans ses métadonnées par l'éditeur : « Une notification dans le flux des informations que l'on reçoit des entrepôts de l'éditeur nous indique si le livre est protégé ou non », explique Stéphane Michalon, de chez ePagine.

 

Les librairies numériques sont confrontées à deux cas de figure : ou bien le fichier est dans l'entrepôt des éditeurs (Numilog Editis...), et y reste, ou bien, fait trop rare, estime Stéphane Michalon, l'éditeur confie le fichier à la librairie. Dans le premier cas, la librairie reçoit un flux de métadonnées, qui lui permet d'afficher le statut de l'ouvrage au niveau de la protection numérique (DRM Adobe ou watermark), mais aussi le prix, l'auteur... « Le DRM est déjà posé au moment de l'entrepôt : de toute façon, nous n'avons pas de fichier, et c'est malheureusement le cas principal. Les 5 acteurs étrangers, Amazon, Apple, Google, Kobo et Barnes & Noble, eux, ont droit à des copies » termine Michalon.

 

Une politique commerciale qui fait pratiquement loi et qui prive ePagine, mais aussi Chapitre ou Decitre d'un bon nombre de services, par exemple l'ajout d'extraits choisis par la librairie numérique, ou encore la « recherche au coeur » qui permet de chercher un mot précis dans tout le texte d'un livre. Amazon propose ce service... Mais, plus dommageable pour le lecteur, le circuit du livre se retrouve considérablement encombré, avec un impact sensible sur le SAV : « Prenez un livre numérique chez Belfond : nous faisons la commande à Dilicom, qui envoie à une eplateforme, qui renvoie à Dilicom, qui envoie à ePagine, qui envoie au lecteur... », explique-t-il. Le processus est bien plus simple chez Apple, qui héberge en propre les fichiers.

 

Les informations échangées entre éditeurs, libraires, agrégateurs et distributeurs sont sujettes aux soucis d'ordre logistiques ou techniques. La raison avancée par Kobo pour expliquer la pose de DRM sur les livres numériques... du Diable Vauvert, un petit détail remarqué il y a peu : « Les agrégateurs font un excellent boulot technique, mais il subsiste des problèmes de communication » expliquait Sébastien Bago, Merchandiser France chez Kobo, à ActuaLitté. Toutefois, lorsque l'éditeur envoie son fichier à l'un des 5 distributeurs internationaux, la communication est simplifiée : il coche une case, et, logiquement, les rouages sont bien huilés...

 

Le lecteur, ce gogo qu'on enferme

 

« Il est important que l'éditeur décide, et prenne ses responsabilités quant à sa politique : on a plus de chance de rester dans le cadre de la loi sur le prix unique, et d'être logés à la même enseigne qu'Amazon », souligne Stéphane Michalon. Effectivement, on imagine avec douleur les conséquences d'un pouvoir de décision entièrement laissé entre les mains des grands distributeurs internationaux.  « Ensuite, c'est à nous de nous adapter, en informant à fond le lecteur sur les mesures de protection. »

 

Le même discours est tenu par l'éditeur : pour Julien Vignial, du Diable Vauvert, « Kobo dépassait largement ses prérogatives » lorsqu'il proposait des fichiers avec DRM sur sa plateforme. « C'est forcément dommageable pour l'image de la maison, tout cela parce que la transmission des métadonnées a bloqué quelque part. »

 

iPod+DRM

oct, CC BY-NC-SA 2.0

 

 

A ce titre, la section « Aide » d'ePagine est bien fournie, si bien qu'ouvrir un livre papier semble effectivement simple comme bonjour. Si les verrous numériques sont contraignants pour les lecteurs lambda, ils le sont souvent encore plus pour les consommateurs dont l'accès à la lecture est réduit : sur ZDNet, Rupert Goodwins explique comment un fichier téléchargé sous le nom EPUB s'est transformé en ACSM, format de fichier lisible uniquement à l'aide d'Adobe Digital Edition, ce dernier logiciel permettant également de le convertir en un véritable EPUB. Sauf que pour utiliser le logiciel, il est nécessaire non seulement de le télécharger, mais aussi de renseigner des données personnelles pour la création d'un « Adobe ID » bien curieux en données personnelles...

 

La multitude d'étapes rend la lecture numérique difficile, et, cruelle ironie, doublement difficile pour ceux qu'elle était censée servir : les lecteurs malvoyants seront ainsi bien avisés « de se retrouver sur une interface utilisateur composée de petits caractères blancs sur fond noir », explique encore Goodwins à propos de l'Adobe ID. À l'inverse, les pirates, cible première des poseurs de verrous, ne verseront même pas une goutte de sueur pour cracker la « protection »... et même un néophyte en la matière, à partir d'une simple recherche Google, pourra y parvenir.

 

Les formats propriétaires, sous couvert de liberté de lecture (le « Read Freely » - « Lisez librement » de Kobo, bien fendard) suppriment simplement le téléchargement d'Adobe Digital Editions, ce qui n'est pas rien, mais lui substituent une autre forme de captation du client, plus sexy en apparence, mais tout aussi irrespectueuse des droits du lecteur.