Ebooks : Apple, condamnée, veut "se battre pour la vérité"

Nicolas Gary - 03.12.2014

Lecture numérique - Législation - Eddy Cue - Apple entente - ebooks prix Amazon


Eddy Cue comptait parmi les hommes forts de Steve Jobs. Bras droit de l'ancien PDG d'Apple, il prit part activement aux négociations avec les éditeurs, quand la firme s'est lancée dans le commerce du livre numérique. Son témoignage aurait pu faire pencher la balance, quand la justice a décidé de poursuivre la société, pour entente illégale. Un conflit juridique que Cue raconte à Fortune.

 

 

Eddy Cue

 

 

« Ils [les éditeurs] nous ont dit qu'ils voulaient des prix plus élevés », déclarait Cue, en juin 2013, durant le procès. « S'ils s'étaient parlé les uns les autres, je crois que j'aurais obtenu un accord sur les offres faites bien plus facilement. » La juge en charge du procès, Denise Cote, n'aura pas été le moins du monde impressionnée par ces déclarations. 

 

L'arrivée de l'iPad en avril 2010, sur le marché américain, avait coïncidé avec une augmentation des prix de ventes des ebooks, chez tous les revendeurs du pays. Au grand déplaisir d'Amazon. « Est-ce vrai que certains prix de livres ont augmenté ? Oui. Si vous voulez nous condamner sur ce point, alors nous sommes coupables. Je savais que certains prix allaient grimper, mais, merde, le monde entier le savait parce que c'est ce que les éditeurs nous ont dit », se souvient Cue. 

 

Des éditeurs incapables de lutter contre les revendeurs, et pour qui le contrat que proposait Apple représentait alors une solution. Et jamais Apple n'a reconnu avoir commis la moindre faute. « Nous pensons que nous devons nous battre pour la vérité. Heureusement, Tim [Cook, l'actuel PDG] ressent la même chose que moi. Il faut se battre pour vos principes, peu importe comment. Parce que ce n'est pas juste. » 

 

Le conflit juridique est complexe : condamnée en première instance, la firme a interjeté appel, et les avocats de la firme considèrent aujourd'hui que la juge Cote a « détourné les lois antitrust », pour aboutir à son jugement. 

 

En novembre 2009, alors que le projet iPad était encore top secret, Cue disposait d'un premier appareil, « et il était clair, pour moi, que ce serait un grand lecteur ebook ». Raison pour laquelle il a tenté de convaincre Jobs qu'il fallait le doter d'une boutique d'achat d'ebooks. Mandaté, Cue se retrouve à rencontrer les acteurs de l'édition à New York, et ce fut la découverte d'un milieu totalement inconnu. 

 

"Les prix seront les mêmes", assurait Steve Jobs

 

Peu avant les premières rencontres, Cue se souvient d'un papier dans la presse, où les éditeurs se plaignaient de ce qu'Amazon vendait à perte leurs livres numériques. Une méthode qui les pousserait à ne plus vendre leurs livres en format numérique, si cela continuait. Avec l'arrivée du Kindle, en 2007, les ebooks sont arrivés dans les étals au prix de 9,99 $, contre de grands formats à 26 ou 35 $. Une cannibalisation programmée, et un modèle économique déjà posé par Amazon.

 

La seule solution qu'ont déployée les maisons, c'était de retenir la sortie des ebooks, retardant de plusieurs semaines ou plusieurs mois l'arrivée du format numérique. Avec le risque de représailles de la part d'Amazon – chose qui n'a pas manqué. 

 

Avec le contrat d'agence, Apple proposait une solution déjà appliquée dans la musique, les applications ou les films et séries commercialisés : 30 % de commission pour la firme, et un prix établi par l'éditeur du contenu. Sauf qu'en l'état, Apple ne serait pas concurrentiel face aux autres ebookstores... à moins que le contrat d'agence ne soit généralisé. Or, les avocats avaient prévenu : contraindre les éditeurs à passer au contrat d'agence était illégal, et voilà comment est apparue la clause de Nation la Plus Favorisée. Par cette dernière, Apple pouvait s'aligner sur le prix de vente des autres revendeurs, si les tarifs étaient plus bas ailleurs. 

 

Désormais, les éditeurs disposaient d'une bonne raison de renégocier les prix de vente, et d'imposer leur nouvelle contractualisation. C'est là que la juge a considéré qu'il y avait entente : la clause NPF avait incité les éditeurs à basculer vers le contrat d'agence, une méthode condamnée. Et Jobs avait confirmé dans la presse : il n'y aura pas d'avantage à acheter chez Amazon, après l'arrivée de l'iPad : « Les prix seront les mêmes. » Pour la juge, la messe était dite, et l'illégalité de l'entente avérée. 

 

La descente aux enfers pour Apple allait commencer. Mais Eddy Cue n'en démord pas. « Si je devais le refaire, je le ferais de nouveau. Je prendrais juste de meilleures notes », assure-t-il.