Éditer Prévert en numérique : l'absence “devenait une véritable anomalie”

Nicolas Gary - 13.04.2017

Lecture numérique - Usages - Jacques Prévert numérique - éditions Gallimard Prévert - Alban Cerisier ebooks


Apporter Prévert en numérique aux lecteurs, impliquait tout d’abord une négociation autour des droits. Fatras et les éditions Gallimard sont parvenus à un accord, à même de rassurer chacun. Ce 11 avril, c'était le 40e anniversaire de la mort du poète, qui n'aimait d'ailleurs pas ce terme. L'occasion idéale pour lancer officiellement les différents recueils en format numérique. 

 


Couverture Paroles (Le Point du jour) 1945 © Gallimard (couverture reproduite dans l’album Paris Prévert) / Jacques Prévert - couverture originale Spectacle (Le Point du jour) 1951 avec pantin © Fatras/Succession J.Prévert



Le piratage des livres est aujourd’hui une évidence : plus encore, on retrouve sur des dizaines de sites internet des extraits de l’œuvre – voire des recueils entiers reproduits sans aucune autorisation. « Les livres continuent de se vendre, mais si un collégien en troisième a besoin de retrouver un des textes, il le cherchera spontanément sur internet. Sans forcément se rendre compte de ce qu’il fait : le poème est là, pourquoi ne l’imprimerait-il pas ? », constate Eugénie Bachelot Prévert, qui dirige Fatras / Succession Jacques Prévert.

 

Fatras a mis en place une politique de tolérance – impossible de surveiller tout ce qu’internet peut produire – mais avec des limites. « Quand on se rend compte que tout un recueil est présent, nous contactons les sites pour leur dire que nous autorisons la reproduction, dans une certaine mesure. » Une question d’appréciation, en réalité.

 

« Ce qui nous ennuie, c’est que nous finissons par solliciter – et ennuyer – les plus respectueux, parce qu’ils répondent à nos demandes. » Et avec lassitude, on constate : « Nous pourrions avoir un poste uniquement dédié à cela. »

 

Cela "devenait une véritable anomalie"

 

« La protection de l’œuvre sur internet est importante pour la succession, et afin d’agir au nom des ayants droit, nous devons être habilités. Sans les droits numériques, il est difficile pour un éditeur de se positionner », indique Alban Cerisier, secrétaire général de Madrigall, et responsable des questions numériques aux éditions Gallimard.

 

Pour que Fatras bénéficie des notifications automatisées, et de la solution interprofessionnelle Surys (anciennement Hologram Industries), cette contractualisation était essentielle. Pourtant, tous les auteurs du fonds bénéficient de cette dimension défensive, poursuit Alban Cerisier. « Cela dépend de ce que l’édition numérique représente pour les ayants droit : nous avons tous les cas de figure, depuis le refus ou le désintérêt complet, jusqu’à une confiance totale. Certains préfèrent expérimenter sur un titre, d’autres nous suivent sur l’ensemble des œuvres. »

 

Eugénie Bachelot Prévert n’était pas pressée de s’aventurer dans l’aventure numérique, pour ce qui est du livre. Très attachée à l’édition historique Bertelé/Prévert : elle entretient un rapport de grande fidélité, dans la confection des volumes importe. « D’autant plus que l’œuvre est vivante, citée régulièrement, présente dans les manuels scolaires, etc. », note-t-il.

 

“Même après Paroles, Prévert refusait qu’on le désigne comme un poète”
 

Si l’ebook n’était pas une priorité, la préoccupation qu’induit la contrefaçon a tout de même motivé cette bascule. « Le véritable enjeu est moins faire parvenir des notifications de demandes de retrait que de pouvoir offrir aux lecteurs une offre commerciale convaincante. » C’est ainsi que le contrat porte sur l’ensemble des recueils, mais également des scenari. À l’instar d’un Gide, de Kessel, de Saint-Exupéry ou de Malraux, « Prévert devait être disponible en numérique », l’absence d’offre légale « devenait avec le temps une véritable anomalie ».

 

Sans devenir offensif, au moins l’éditeur est-il en mesure de commercialiser l’œuvre. « Au moins pouvons-nous dire que les textes sont disponibles », insiste Eugnénie Bachelot Prévert. Mais peut-on lire de la poésie en numérique ? « C’est une vraie question. »

 

« Prévert ne s’amuse pas avec la page ni ne sculpte les poèmes comme le faisait Apollinaire c’est évident. Mais il travaillait particulièrement ses retours à la ligne – il était en réalité très minutieux sur ce point. De même qu’il organisait avec un grand soin l’ordre des poèmes dans ses recueils. » Une construction attentive que Fatras voulait impérativement retrouver dans les ebooks.

 

Mettre les mains dans le cambouis

 

Du côté des éditions Gallimard, la mise en œuvre des fichiers nécessitait de définir quelle approche choisir. D’un côté, la simplicité du fixed-layout, qui permettait un rendu totalement similaire, et résolu rapidement la question de la commercialisation. « Cependant, si le respect de la page est évident, nous pouvions aussi prendre en compte que Prévert avait très tôt accepté la publication en livre de poche, avant Folio », indique Alban Cerisier.

 

D’un côté, le mètre étalon que représente la version parue aux éditions Le Point du jour, originale et historique, et qui est toujours proposée en version papier chez Gallimard. De l’autre, la nécessité de ces ebooks : « Pour l’édition numérique, rien n’interdit de restituer Prévert avec des technologies qui permettent de faire au mieux. » Ainsi, le fixed-layout fut jeté aux oubliettes, au profit d’un format reflowable, bien plus ergonomique et confortable.

 

« Nous sommes restés fidèlement attachés à l’édition originale, tout en respectant l’intégrité parfaite du texte. Le reflowable a nécessité une grande attention dans la mise au point du texte, pour rester au plus proche de ce que Prévert et René Bertélé avaient ensemble réalisé. »



Jacques Prévert Paris 1926 Coll.particulière © Coll.particulière (photo reproduite dans l’album Paris Prévert) / Jacques Prévert cité Véron c.1960 © DR Coll.privée J.Prévert


 

C’est la société Isako qui fut chargée de cette transformation, avec une relecture par la suite opérée par les équipes de Gallimard. Les ouvrages sont désormais disponibles en édition Folio numérique, « avec une tarification accessible » : 6,99 € pour Paroles.

 

Prochaine étape, le coffret ? « Pour l’heure, nous n’avons pas le sentiment que cela répondrait à une attente possible des lecteurs. Pour les livres de Simenon, nous proposons une coexploitation avec Place des éditeurs, et des offres bundles. Elles provoquent des ventes... mais pas un raz-de-marée. » Pour autant, on conserve à l’esprit l’idée.

 

Quant à des éditions enrichies, à l’image du coffret Folio, proposé avec un livret documentaire passionnant... « Nous réfléchissons, car il y a une matière véritablement formidable à intégrer. » D’autant que les livres enrichis avec des facs-similés fonctionnent beaucoup avec le papier, « mais justement, car ce sont des versions papier, très prisées ». En numérique, il faudra y regarder, de près.

 

« Dans le cas du Petit Prince, voici quelques années, nous avions recherché cette expérience en apportant des enrichissements documentaires, ainsi que du mouvement donné aux dessins de Saint-Exupéry. Outre les difficultés de diffusion à l’époque [seul l’iPad était en mesure de lire de l’EPUB 3, NdR], les ventes n’ont pas été très convaincantes. »

Depuis février, les titres suivants de l'oeuvre de Prévert sont disponibles en format numérique :

Paroles
Choses et autres
La pluie et le beau temps
Grand bal du printemps / Charme de Londres
Cinéma. Scénarios inattendus
Spectacle
La cinquième saison
Octobre. Sketchs et chœurs parlés pour le groupe Octobre (1932-1936)