Edmond Texier, Les Choses du temps présent : le bibliophile, féroce égoïste

La rédaction - 28.10.2016

Lecture numérique - Applications - Edmond Auguste Texier - Les Choses du temps présent - bibliophile booxup application


Fiers de leur nouvelle application, les fondateurs de Booxup proposent de partager leurs lectures favorites. Désormais, il est en effet possible de revendre et acheter des livres d’occasion, sur leur marketplace intégrée. le Bibliophile, raconté par Edmond Texier (1815-1887), dans Les Choses du temps présent.

 

 

 

De tous les êtres créés par Dieu, le bibliophile est sans contredit le plus égoïste et le plus féroce. La passion de l’or n’est rien comparée à celle du livre. Le public ne comprendra jamais toutes les passions malsaines qui agitent l’âme d’un amateur de bouquins à la vue d’un exemplaire unique ou même noté comme rare sur les catalogues. 

 

Pour arriver à la possession de cet exemplaire, il n’est pas de lâchetés qu’il ne fît, et il en est quelques-uns qui iraient volontiers jusqu’au crime. Le fait suivant, qui s’est passé à Londres, démontrera mieux que tout ce que je pourrais dire à quels excès peut se laisser entraîner un homme bien né qui ne sait pas réfréner le démon bibliographique. 

 

Deux gentlemen, grands amateurs, conviennent de faire fabriquer à frais communs chez Wittigham, le premier imprimeur de l’Angleterre, un livre qui ne sera tiré qu’à deux exemplaires ; ils commandent le vélin, achètent des caractères neufs, surveillent l’impression et le tirage, et n’épargnent rien pour faire de ces deux exemplaires, enrichis de gravures originales, les deux merveilles de la typographie moderne.

 

L’édition imprimée, tirée et brochée, est portée chez un relieur qui donne aux deux volumes un vêtement splendide et de tous points semblables, et nos deux gentlemen entrent chacun en possession de son trésor. Vous croyez peut-être que ces deux hommes sont heureux ? Pas du tout : celui-ci envie l’exemplaire de celui-là. À quelque temps de là, l’un des deux part pour la campagne ; l’autre se rend aussitôt, son exemplaire sous le bras, chez son ami absent, et prie la femme de cet ami de lui communiquer pour un instant le second exemplaire, afin de comparer les gravures de l’un avec celles de l’autre. 

 

La femme, sans défiance, livre le bouquin, que l’ami semble feuilleter avec le plus grand soin, et dont il déchire, sans qu’on le voie, deux ou trois feuillets, après quoi il retourne triomphant chez lui avec son exemplaire désormais unique. Cependant le propriétaire de l’exemplaire lacéré revient, apprend la visite de l’ami, se doute de quelque chose, examine son livre, et intente un procès au lacérateur, qui est condamné à 2000 livres de dommages-intérêts. 

 

La Société des bibliophiles veut à son tour rayer de sa liste le nom du coupable, mais il se présente fièrement devant elle et dit : « Quel est celui d’entre vous qui n’en aurait pas fait autant que moi ? – Au fait ! » répliqua un des membres, et son nom ne fut pas rayé. 

 

La bibliomanie est, à mon avis, une des plus dangereuses passions, et la plus despotique, parce qu’elle n’est jamais satisfaite. Le vrai bibliomane croit, comme Alexandre, que rien n’est fait tant qu’il reste quelque chose à faire, qu’il possède peu de chose tant qu’il peut envier les trésors d’un autre. Un de mes amis, grand dénicheur de livres rares, m’a avoué qu’il avait été pris d’un invincible désir de mettre le feu à sa propre bibliothèque, après avoir visité celle de M. le duc d’Aumale, la plus belle peut-être de l’Angleterre. 

 

L’envie, la jalousie, l’appétence du bien d’autrui, tels sont les moindres défauts du bibliomane, qui en a encore bien d’autres ; ainsi il a pour tout le monde, et surtout pour ses confrères, une telle défiance, qu’il ne permet jamais qu’on touche à ses livres ; il les tient à la main, les montre, les laisse admirer tant qu’on veut, mais il ne les lâche pas. 

 

Quelques-uns les exposent dans une vitrine fermée. Il y avait à La Haye un collectionneur de bouquins précieux, dont le nom m’échappe, et qui possédait la plus riche bibliothèque connue d’elzévirs. Pour pouvoir visiter ses microscopiques richesses, il fallait que ses amis les plus intimes se soumissent à l’humiliante condition de revêtir par-dessus leur habit une grande robe sans manches et sans ouvertures pour laisser passer les bras. 

 

Cet homme ingénieux est mort il y a quelques années au milieu de ses elzévirs qu’il a légués à sa ville natale. Malgré l’obligation de la robe sans manches imposée à tout visiteur, deux elzévirs avaient disparu dans l’espace de dix ans. Le voleur était certainement un bibliophile.

 

 

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