Encourager les DRM favorise le monopole : double peine pour Hachette

Nicolas Gary - 30.05.2014

Lecture numérique - Tablettes - Amazon - Hachette Book Group - Format propriétaire


Ayant officiellement reconnu que l'éditeur et lui étaient en conflit, Jeff Bezos a mandaté ses équipes pour qu'elles diffusent un message de paix et d'amour. On peut notamment y découvrir une invitation à aller acheter chez d'autres vendeurs de livres les titres du groupe Hachette US, puisqu'ils ne peuvent plus être proposés dans les meilleures conditions chez Amazon. Une clémence, une abnégation rarement constatées. 

 

 

Monopoly

Mike_fleming CC BY 2.0, sur Flickr

 

 

Hachette Book Group a confirmé que 5000 titres étaient concernés par la sanction d'Amazon : pas de remises sur le prix de vente, délais de livraison allongés jusqu'à 5 semaines, et maintenant impossibilité de précommander les futurs best-sellers. Il semble cependant que les grands best-sellers de HBG sont épargnés par l'attaque sauvage, et quand on les compare aux prix de vente sur Barnes & Noble, on ne découvre pas une différence notable. 

 

Concurrent, concurrent, est-ce que j'ai une gueule de concurrent ?

 

Toutefois, les titres publiés ces derniers mois trouvent des écarts de prix qui peuvent aller de 6 $ à 10 $, entre les deux marchands, et nul doute que si effectivement, l'impact pour Amazon ne sera que minime, les conséquences financières de cette période de diète existent. Sur 1000 articles proposés sur Amazon, 989 produits ne seront pas concernés par les dommages collatéraux de ces négociations, expliquait le marchand cette semaine, et ajoutait : « Si vous avez besoin d'un des titres concernés rapidement, nous déplorons la gêne occasionnée, et vous encourageons à acheter une version neuve, ou d'occasion, chez l'un de nos vendeurs tiers, ou l'un de nos concurrents. »

 

La situation, telle qu'elle se présente, montre comment un vendeur en ligne peut jeter tout son poids dans la balance, pour arriver à faire céder un fournisseur. Et à ce titre, faut-il le rappeler, il s'agit d'une stratégie très classique entre revendeurs et fournisseur.

 

« Le problème, c'est que l'économie libérale fonctionne parce qu'elle dispose de règles communément admises, et que les acteurs du marché ont adopté un comportement rationnel. Mais quand on a un chien fou comme Amazon, capable de dire à ses actionnaires ‘Je vous paierai dans 10 ans', alors l'économie libérale se désagrège toute seule », nous précisait un observateur, analysant le marché britannique de l'ebook. Et le chien fou, en l'occurrence, c'est Amazon. 

 

La dépendance à l'écosystème : un DRM sur l'oxygène ?

 

Aussi ne faut-il pas croire que le comportement d'Amazon, pour logique qu'il soit dans les discussions commerciales, puisse être tout à fait anodin. Car dans le marché du livre numérique, la position d'Amazon est tout de même particulière - certains, et nous l'avons aussi écrit, diront monopolistique. Simplement parce que la firme de Jeff Bezos a su se montrer, par différents techniques marchandes, et des solutions d'optimisations fiscales, plus attrayante que les autres vendeurs de livres. En l'état, donc, les clients encouragés à aller chez d'autres libraires ne pourront que s'y fournir… en livres papier. 

 

Amazon ressemble en effet à Google : le moteur de recherche est connu pour son algorithme indéchiffrable, référençant et déréférençant à l'envi les sites internet, selon des critères proches de l'arbitraire. Et cette domination lui confère une position quasi exclusive dans la vente de publicité en ligne, éclipsant nombre de concurrents, de par la multitude de plateformes sur lesquelles ont peut retrouver les Ad-sense. Google propriétaire de son algorithme, et Amazon propriétaire de son format Kindle, tout cela n'est pas très bon pour la neutralité du net. Voire pire : s'il existe d'autres moteurs de recherche, les possesseurs d'un Kindle ne pourront jamais se fournir ailleurs que chez Amazon…

 

Va voir ailleurs... si tu peux

 

L'idée d'envoyer donc les clients acheter ailleurs est une belle manière de rappeler aux clients combien ils sont dépendants de l'écosystème Kindle - et une communication à double tranchant. Combien de personnes se rendront compte que c'est en réalité le format propriétaire qui est à blâmer pour cette situation, et non les négociations avec Hachette Book Group ? De fait, les ebooks de HBG, en format EPUB, sont toujours disponibles ailleurs. Bien évidemment, on pourrait faire, presque, la même analyse avec Apple - mais avec son procès pour violation des lois antitrust, Apple a actuellement d'autres chats à fouetter…

 

 

ΔLΞC Monopoly Streetart

URBAN ARTefakte, CC BY NC ND 2.0, sur Flickr

 

 

Simplement, la facilité d'utilisation du système Amazon l'a rendu bien plus performant que toutes les autres plateformes actuelles : on retrouve ses ebooks sur n'importe quelle machine, à tout moment, avec une synchronisation simultanée, dès lors que l'on est connecté. 

  

Dans les forums de E-Lire, site dédié à la lecture numérique, on peut découvrir le commentaire suivant :  

Hachette (comme l'ensemble des groupes industriels majeurs de l'édition ) a MÉRITÉ de se trouver dans cette position de merde, écrasés par plus fort qu'eux, après avoir fait TOUT ce qu'il ne fallait pas faire, et laissé Amazon faire TOUS les bons choix. Ça les change un peu de leur position dominante sur leurs clients (libraires) et fournisseurs (auteurs).

Erreurs sur erreurs des gros éditeurs d'un côté, et presque sans faute de l'autre, le meilleur est en train de gagner.

Pour autant, est-il raisonnable de laisser Amazon imposer sa domination sans réelle concurrence, de le laisser tranquillement optimiser fiscalement et exploiter socialement ses employés, au détriment d'un tissu économique, social et culturel complet ?

 

Monopoly : Acheter la rue de l'Happé ?

 

L'histoire du bouton Achat, qui avait été supprimé par Amazon, pour les titres de l'éditeur Macmillan, est de retour dans les articles de toutes les rédactions, tant le parallèle semble évident. Et l'idée du monopole avait commencé à germer plus rapidement qu'auparavant. Mais on peut toujours nuancer : l'éditeur dispose d'un monopole sur la commercialisation des livres, par la cession de droits que lui reconnaît la législation. Le monopole d'Amazon s'est établi par le temps, mais avec l'assentiment d'un public qui n'a certainement pas pris conscience de ce qui se jouait. 

 

Or, ce qu'il faut noter, c'est que l'insertion de DRM, en plus du format propriétaire, protégé par un brevet, est une solution légale pour protéger son activité, et faire en sorte d'obtenir, par l'intermédiaire de la loi, un monopole identique, sinon comparable, à celui de l'éditeur. Si les Kindle supportent le format MOBI, en plus du format propriétaire de la firme, cette solution n'est pour l'heure qu'une largesse de la firme, à laquelle on ne pourra pas nécessairement se raccrocher éternellement. 

 

L'autre point, c'est qu'en protégeant ces fichiers de la sorte, Amazon s'abrite sous l'aile du Digital Millenium Copyright Act, la loi qui empêche de cracker des DRM, de dupliquer des fichiers, etc.. Les clients sont alors prisonniers, à double titre : d'un côté, du format propriétaire, de l'autre, de l'interdiction légale de toucher auxdits fichiers. Sous peine de se faire tirer les oreilles par la justice américaine, n'est-ce pas !

 

Finalement, Hachette devrait en profiter pour comprendre quelque chose de plus vaste : les DRM ne sont pas une solution. Bien au contraire : ils sont une source supplémentaire de problèmes. Et ont conduit, doublés avec un écosystème propriétaire, à bâtir le temple monopolistique d'Amazon. Celui-là même qui tente de faire s'abattre la foudre sur l'éditeur aujourd'hui.