medias

Etats-Unis : Un procès historique pour l'édition autour du livre numérique

Nicolas Gary - 01.06.2013

Lecture numérique - Législation - Apple et Amazon - procès - Department of Justice


Ce lundi 3 juin s'ouvrira le plus important procès que le monde de l'édition ait jamais connu. Pourtant, aucun groupe d'édition ne sera, littéralement, présent sur le banc des accusés. Le Ministère de la Justice américain souhaite démontrer que sur la question du prix de vente des livres numériques, les éditeurs et Apple se sont entendus, pour établir un tarif public excessivement élevé. Or, paradoxe des paradoxes, le marché de l'ebook ne s'est jamais mieux porté, auprès de l'ensemble de ses acteurs, que durant la période incriminée. Chronique d'une absurdité juridique, et d'un lobbying de premier ordre.

 

 

Courtroom

Clyde Robinson, CC BY 2.0

 

 

La société Forrester research l'avait affirmé : depuis le lancement de l'iPad, et de son iBookstore, la librairie intégrée, le marché mondial du livre numérique a explosé, avec une croissance de 1,6 milliard $ en 2010, contre 14,9 milliards $ prévus cette année. Mais la justice américaine a été saisie d'une affaire de la plus haute importance : une entente, terme honni, aurait conduit les éditeurs et la firme à fixer un prix de vente pour les ebooks sur le territoire américain, au détriment des consommateurs. Et aux États-Unis, on ne badine pas avec le client. Ainsi, entre le 1er avril 2010, date de lancement de l'iPad et le 21 mai 2012, des millions de clients auraient été lésés, leur bourse violentée, par le biais de cet accord illégal. 

 

Et à partir de lundi, s'ouvrira donc un procès, dans lequel nul éditeur mis en accusation ne sera finalement accusé. Et pour cause : à mesure que la procédure avançait, les groupes d'édition internationaux ont préféré signer l'accord que le ministère de la Justice leur soumettait, plutôt que de se risquer à une procédure juridique coûteuse. En période de crise, on reste prudent sur les procès. De leur côté, donc, l'affaire est réglée - ou presque. 

 

Surtout que la juge Denise Cote a dernièrement assuré qu'elle disposait des preuves et éléments nécessaires pour confondre Apple, et prouver définitivement sa culpabilité. On se croirait de retour dans le Far West : on pend d'abord, on rend la justice ensuite, alors que le cadavre se balance encore au bout de la corde. 

 

Apple a toujours refusé cet accord, soumis par le DoJ, et récemment, Tim Cook, le nouveau patron de la firme l'avait redit : « Nous n'allons pas signer un accord qui dit que nous avons fait quelque chose, que nous n'avons pas fait. Aussi, nous allons nous défendre et nous battre. » Son de cloche repris par les avocats de la firme dans les médias, et traînée de poudre à tout moment susceptible de prendre feu pour désarmer la juge Cote, très sûre de son coup.

 

 

Tout sauf un prix unique...

 

 

En réalité, de quoi sont accusés Apple et les éditeurs ? Tout simplement d'avoir imposé aux revendeurs une fourchette tarifaire de vente des livres numériques, avec interdiction de descendre en dessous du prix plancher. Une solution qui choque l'Amérique libérale, cette dernière ne disposant pas de prix unique du livre, et moins encore du livre numérique. Cet outil contractuel, le contrat d'agence, ou contrat de mandat, a été généralisé lorsque les éditeurs ont signé avec Apple, qui impose cette formule à ses fournisseurs. Le prix de vente public des livres numériques a ainsi été augmenté de 30 % en moyenne, alors que la tendance, pratiquée et dictée par Amazon, était plutôt de faire baisser les tarifs, avec un alignement moyen sur 9,99 $. 

 

Car, depuis 2007 et son premier Kindle, la firme de Seattle s'était développé, et monopolisait les ventes d'ebooks, le marché, avec une situation de contrôle quasi absolu et des pressions commerciales permanentes exercées sur les maisons. Dans ce contexte, la présence des concurrents, Sony ou Barnes & Noble, n'avait rien changé à la donne. Au contraire, Amazon prenait plus encore le large. Mais voilà que l'iPad, la tablette première du nom, pointe le bout de son nez, et que pour les éditeurs, enfin un concurrent sérieux à Amazon pourrait apporter un peu d'air. 

 

Un air vicié, a toujours clamé Amazon, qui n'a eu de cesse que de dénoncer ce contrat d'agence, considérant qu'il empêchait le libre commerce et la fixation, par le détaillant revendeur, du prix de vente. Steve Jobs, qui sera le grand absent de ce procès, avait présenté les ouvrages vendus dans l'iBookstore avec des tarifs entre 12,99 $ et 14,99 $ en moyenne. Et à ceux qui s'étaient étonnés que les tarifs soient bien plus élevés que ceux d'Amazon, le patron d'Apple avait alors rétorqué que « le prix sera[it] le même ». Le ver était dans la Pomme, et les soupçons ont commencé à poindre. 

 

 

... même si cela aboutit à un acteur unique

 

 

Dans toute cette affaire, la question n'est pas de savoir si Apple et les éditeurs sont coupables. En réalité, ils le sont. Apple d'avoir voulu se creuser une petite place dans le monde du livre numérique, étant donné qu'il s'agissait d'un contenu supplémentaire à commercialiser sur sa tablette. Les éditeurs, d'avoir voulu échapper aux serres d'Amazon, qui pratiquait un tarif de plus en plus bas, se servant du livre et du livre numérique comme d'un produit d'appel pour attirer les clients vers sa boutique en ligne. La différence, c'est qu'en nouvel entrant, Apple ne disposait, et ne dispose toujours pas, d'une position monopolistique, alors que l'on a clairement vu l'avant-contrat de mandat, et l'après : Amazon a dû céder des parts de marché à l'ensemble des concurrents, et pour le coup, même les librairies indépendantes ont commencé à croquer dans la Pomme de discorde qu'est le livre numérique. 

 

Et voilà que lundi, Apple sera donc seul à la barre. Et Amazon gardera les yeux rivés sur l'issue du procès, car en fonction du verdict, le monde du livre sera définitivement bouleversé. Les deux grandes alternatives ne sont pas bien compliquées à comprendre. Dans un cas, Apple est condamné, et non seulement son image - et la valeur de ses actions - en prendra un sacré coup, mais surtout, la voie royale option tapis rouge sera déroulée devant Amazon. Plus personne pour contester sa position de leadership, et plus d'autre acteur pour lui mettre des bâtons dans les roues. C'est d'ailleurs quasiment acquis, puisque les éditeurs, dans l'accord signé, se sont engagés à ne pas remettre en place de contrat de mandat, et à laisser les revendeurs fixer leurs prix durant les deux prochaines années au moins.

 

L'autre solution serait qu'Amazon perde. Improbable, du moins douteuse. Apple sortant blanchi de ce procès ne pourrait de toute manière pas remettre en place son contrat de mandat. À ce jour, Amazon disposerait de 60 % du marché de l'ebook alors qu'Apple ne posséderait que 10 %. La course n'est donc pas centrée sur le chiffre d'affaires de l'une ou l'autre firme, pour qui, dans tous les cas, le livre numérique n'est qu'un moyen. Lundi, se déterminera bien le futur du livre numérique, et probablement, par extension, la lutte dans les formats - l'EPUB contre le format propriétaire d'Amazon, le AZW.

 

Après tout, la condamnation d'Apple pourrait avoir pour dommage collatéral de porter un vilain coup au format EPUB, et de conforter la position dominante d'Amazon. Donc de son écosystème, dans le coeur des consommateurs, plus prompts à considérer les dollars versés pour l'achat d'ebooks, que la juste concurrence, où chaque acteur peut tenter de tirer son épingle du jeu... 




Commentaires

Pas de commentaires

Poster un commentaire

 

grin LOL cheese smile wink smirk rolleyes confused surprised big surprise tongue laugh tongue rolleye tongue wink raspberry blank stare long face ohh grrr gulp oh oh downer red face sick shut eye hmmm mad angry zipper kiss shock cool smile cool smirk cool grin cool hmm cool mad cool cheese vampire snake exclaim question

Vous répondez au commentaire de

Cliquez ici pour ne plus répondre à ce commentaire

* Laisser vide pour ne pas reçevoir de notification par email de nouveaux commentaires.