Exception culturelle française : liseuse, la catastrophe lexicale

Clément Solym - 28.11.2011

Lecture numérique - Usages - lecteur ebook - liseuse - lecture numérique


Depuis le lancement de la boutique d'Amazon, le terme liseuse vient de prendre un peu plus d'aplomb encore. Facilité démagogique évidente, les problèmes de terminologie pour désigner les appareils de lecture à encre électronique n'en finissent pas. Histoire d'une hérésie linguistique...

Car c'est à se demander si la France, avec sa manie de changer les termes anglais, passés dans le langage courant, et largement employés, ne fait pas une autre forme de résistance. Depuis les premiers temps, une difficulté qui semble insurmontable se pose.

On peut retrouver la trace de ces difficultés dans Wikipedia, à l'entrée Bookeen...

Bookeen est une entreprise française éditant et commercialisant des liseuses électroniques, dont le Cybook Gen3, le Cybook Opus et le Cybook Orizon. En 2011, Bookeen inaugure sa propre librairie : BookeenStore.com avec des ebooks en français dans un premier temps. Pionniers des livres électroniques, les cofondateurs de Bookeen, Laurent Picard et Michael Dahan, anciens employés de Cytale ont développé le tout premier livre électronique dès 1998. Ils ont fondé Bookeen en 2003, en reprenant des actifs de Cytale et en poursuivant le développement des livres électroniques.

Diablerie : celui qui n'y entend rien pourrait se perdre avant même d'avoir commencé à arpenter le chemin. Pour désigner les appareils, on retrouve donc "liseuses électroniques", "livres électroniques"... de quoi en perdre son latin. Un peu plus loin, à l'entrée Amazon Kindle, on entendra même parler de "liseuse de livres électroniques". Autrement dit, le marasme continue.

 


Le Cytale date de 1998, et depuis, les acteurs se sont multipliés, et les appareils sont aujourd'hui légion. Remontant cependant à 2007 et le premier Kindle. En l'occurrence, en novembre 2007, sort un "device" qui utilise "an E Ink electronic paper". L'appareil est décrit comme "e-book reader". Un lecteur de livre numérique.

Pourtant, l'entrée de Wikipedia, là encore, est imprécise. Selon l'encyclopédie, liseuse transcrirait l'anglais "e-Reader". Pourtant, toute la presse américaine, à la sortie du premier Kindle évoque bien "an e-book reader". Le terme e-Reader, ou eReader ne viendra que plus tard, lorsques les journalistes soucieux d'économiser de l'espace, raccourciront l'expression.

Mais la réalité elle-même change. Or, aujourd'hui, si l'on effectue un petit benchmark des termes employés pour décrire l'appareil, en Europe, on s'avance vers une franche rigolade...

En Allemagne, on parle de eReader ou de E-Book-Lesegerät
Cf. Amazon.de : “Kindle eReader, Wi-Fi, 15 cm (6 Zoll) E Ink Display, deutsches Menü, von Amazon”
“ECTACO JetBook Lite, E-Book Lesegerät schwarz von Ectaco”

En Italie, on parle de eReader ou de lettore ebook
Cf. Amazon.it : “Bookeen Cybook OPUS BLUE Lettore e-book di Bookeen”

En Espagne, on parle de eReader ou de lector de ebooks

Cf. Amazon.es : “E-volve - Funda de neopreno reversible 6,2" para lectores eBook color morado de E-volve”

En France, même le seul fabricant français de lecteurs ebook Bookeen n'utilise que le terme de « livre électronique » ! Scandale ? Ou exception culturelle française, comme on nous l'opposerait facilement ? Ni l'un, ni l'autre. Le ridicule ne commencera à tuer qu'après avoir fait un petit tour d'horizon des autres appellations données aux appareils technologiques de ces 30 dernières années.

Ainsi, tout le monde a bien vu, ou possédé un :

Lecteur K7 (bon il n'y en a plus beaucoup !)
Lecteur CD et non pas « Liseuse Disque Compact » !
Lecteur DVD, Lecteur Bluray et non pas « Liseuse Rayon Bleu » !)
Lecteur MP3,
voire un lecteur de carte SIM, lecteur de carte SD…

Mais non, pour cet appareil, en France, il fallait un terme différent, plus poétique, comme si c'était un manque de respect pour la lecture - qui n'en sort pas vraiment ni grandie, ni plus attractive... D'ailleurs, esthétiquement, et phonétiquement, le terme liseuse ne rend grâce à rien... Mais là, on tombe dans le goût personnel, et avec les couleurs, ce dernier est difficile à débattre...

 

En outre, le terme de liseuse recoupe différentes réalités (là encore, voir Wikipedia)

  • Une lectrice (peu usité) ;
  • Un couvre-livre destiné à protéger le livre pendant le temps de la lecture ;
  • Un châle que portent les femmes pour lire au lit ;
  • Une lampe de lecture ;

Et l'on conviendra assez facilement que si la relation avec le livre existe bien, de loin en loin - cette histoire de châle laissera songeur - on pourrait tout aussi bien se passer du complot linguistique ourdi par on ne sait quelles puissances...

Alors que pour l'heure, la confusion se fait déjà dans l'esprit du grand public, entre les appareils à encre électronique (e-book Reader) et les tablettes, à écran LCD (tablets), dont le terme est souvent retenu dans la presse pour évoquer indistinctement les deux types de modèles.

 

Évidemment, un mot pour désigner une réalité, d'accord, mais pourquoi s'entêter à mettre du 'liseuse', là où ce n'est point nécessaire ?.